Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald : l’absolu triomphe du machisme

La postface de ce bouquin est la chose la plus grotesquement misogyne qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années :

 

« Jeune beauté du Sud, elle était accoutumée à des attentions qu’elle ne reçut plus, une fois devenue Mme Fitzgerald. Or, sa propre personnalité était si forte et si indépendante qu’elle avait besoin de l’extérioriser. Mais c’était Lui qui était célèbre. Il est évident qu’elle a cherché à rivaliser avec son mari en s’efforçant tour à tour de connaître, elle aussi, la célébrité en temps que peintre, écrivain et danseuse. »

 
Commencerais-je par mentionner le paradoxe qu’il y a à décrire une personnalité « indépendante » qui ne chercherait, pourtant, qu’à recevoir « des attentions » ? Ou devrais-je reconnaître tout de suite que oui, bien sûr, nous autres femmes ne nous adonnons à l’Art que mues par une jalousie bien naturelle, pressentant confusément qu’il gît là un absolu que nous serions bien incapables de comprendre ?

Mais Matthew J. Bruccoli, qui nous fait l’honneur de nous dispenser son savoir depuis sa chaire de l’Ohio State University (en 1968), ne s’arrête pas là :
 

« Save me the Waltz, comme Fitzgerald finit par en convenir, n’est pas ce qu’on peut vraiment appeler « un bon roman ». Toutefois, il est remarquable et significatif. On le lit avec plaisir et il a une saveur qui lui est propre. Ce n’est que par moments qu’il déroute le lecteur. Save me the Waltz vaut la peine d’être lu parce que tout ce qui éclaire tant soit peu la carrière de Fitzgerald vaut la peine d’être lu – et puis parce que c’est le seul roman qui ait été publié par une femme courageuse et douée, dont on ne se rappelle que les multiples échecs. »

 
Cette tirade paternaliste et condescendante, témoignant des hésitations de son auteur – bien normales compte tenu du caractère vague de ses assertions – a au moins le mérite de présenter toutes les perches pour battre l’auteur. Bruccoli ne sait pas ce que c’est, un bon roman, il a mis des guillemets pour le montrer. C’est son côté modeste. Ensuite, il dresse les qualités dudit roman. Personnellement, je ne sais pas de quels autres traits un roman devrait se prévaloir pour mériter l’adjectif « bon », mais je ne suis qu’une femme. J’aime beaucoup la phrase suivante : « ce n’est que par moments qu’il déroute le lecteur ». Ça m’a sciée, en fait, quand j’ai pensé à toutes les œuvres profondément déroutantes qu’on m’a ordonné de lire à la fac. J’ai eu une pensée spéciale pour James Joyce, qui « utilise les mots d’une façon inhabituelle et parfois déconcertante » et dont les « comparaisons et [les] descriptions sont souvent plus olfactives qu’exactes. » Les propos entre guillemets décrivent la prose de Zelda Fitzgerald et j’imagine que c’est ce qui « déroute le lecteur ». Vous comprendrez qu’à l’aune d’un Joyce ou d’un Céline, j’aie cru qu’il s’agissait de preuves de génie.

Mais la plus gigantesque des arnaques arrive après. Elle fait écho à la quatrième de couverture, sur laquelle on peut lire : « ce portrait d’un homme doué qui s’autodétruit (…) » C’est ainsi que se traduit la pire des injustices infligées à Zelda Fitzgerald. Parce que ce livre ne parle pas de son mari (qui, d’ailleurs, ne s’y autodétruit pas.)

 

Accordez-moi cette valse, ce sont quatre cents pages dans lesquelles Zelda parle d’elle. De la manière dont elle perçoit les gens ainsi qu’elle-même, de ses craintes, de ses espoirs et de ses passions. Elle n’y décrit jamais son mari autrement que par le prisme de ses propres visions. Trois à cinq pages, tout au plus, lui sont consacrées. Ce qui veut dire que tout ce qu’on aura voulu retenir des 400 pages écrites « en six furieuses semaines » (c’est l’éditeur qui le dit) par cette femme, c’est ce dont elle ne parle pas. Remarquez, dans le cas d’un Matthew J. Bruccoli, c’est compréhensible : son cerveau n’aurait jamais réussi à concilier son image des femmes avec le caractère passionnément poétique de ce récit. Tout ce que Zelda écrit contredit, mot après mot, ce qu’on a pu dire d’elle.

 

Je ne voulais pas commencer ce billet en vous parlant du livre pour terminer sur sa postface, car ç’aurait été une manière de trahir Zelda encore une fois. Je voulais que ce soient ses mots à elles qui résonnent dans le silence de la page blanche.

Alors voilà. Accordez-moi cette valse raconte une partie de la vie d’Alabama Beggs. « Raconter » n’est peut-être pas le verbe le plus approprié, car c’est un récit très contemplatif, à la fois très intellectualisé et très sensuel. La chronologie y semble abolie dans un été infini. Il s’agit d’un roman autobiographique, ou d’une autofiction, dirait-on peut-être aujourd’hui. La lecture n’en est pas toujours aisée et certaines pages, surtout au début du livre, me sont restées sibyllines. Ce sont aussi parmi les plus belles et les plus perspicaces que j’aie lues de toute ma vie.
 

La campagne fertile, si riche en d’autres saisons, s’étalait, plate, des deux côtés de la route et gisait, prostrée, en éventails nervurés de découragement brisé.

 

Alabama ne pouvait détacher ses yeux de leur couple. Gabrielle était le centre de quelque chose ; il y avait en elle cette absence de direction qui ne peut appartenir qu’à un centre.

 

Il semblait à Alabama que si elle atteignait son but, elle pourrait maîtriser les démons qui l’avaient jusqu’alors dominée – qu’en s’affirmant, elle trouverait la paix qu’elle s’imaginait être l’apanage de la maîtrise de soi – qu’elle serait capable, grâce au truchement de la danse, de commander ses émotions, d’évoquer l’amour, la pitié ou le bonheur, selon son désir, leur ayant ainsi frayé une voie de passage nouvelle par laquelle ils pourraient affluer.

 

Je pensais que tu saurais pourquoi lorsque notre corps devrait prendre la relève de notre esprit torturé, il échoue et s’effondre ; et pourquoi, quand nous sommes tourmentés dans notre corps, notre âme ne peut nous servir de refuge.

 

À Saint-Raphaël, pensa-t-elle, le vin était doux et chaud. Il collait comme du sirop à mon palais et cimentait le monde en un seul bloc, capable de résister à la pression de la chaleur et à la dissolution de la mer.

 
zelda fitzgerald

Zelda Fitzgerald
Accordez-moi cette valse
Traduction de Jacqueline Rémillet
Pavillon Poche chez Robert Laffont, 2008

« Une femme courageuse et douée, dont on ne se rappelle que les multiples échecs. » Parle pour toi, connard.

 

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