Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Alain Damasio, La zone du Dehors

Tout a commencé avec quelques mots qui, dans la confusion d’une description par moi intraduisible, sont venus creuser des trous dans mes remparts.

« Ne soyez rien. Devenez sans cesse. L’intériorité est un piège. L’individu ? Une camisole. »

Ces quelques mots n’allaient pas seulement à l’encontre de tout ce en quoi je crois. Ils barraient à grands traits toute la littérature que j’ai aimée, celle qui m’a faite. Je ne savais pas encore contre quoi se battait Capt, ou plutôt pour quoi il se battait, j’ignorais encore ses enthousiasmes de gosse – ceux que j’essaie de préserver des brisants adultes – et sa fureur magnifique. Mais les pages disparaissaient déjà, les mots m’avaient amenée dans le livre, et si je le souligne c’est que les sortilèges sont rarement assez bien écrits pour que ça fonctionne, et qu’il était fort improbable que j’y succombe dans un livre « de SF », parce que mon imagination limitée m’a toujours empêchée de visualiser des architectures ou des paysages que je ne connais pas.

Je suis tombée amoureuse de Capt. Littéralement. Viscéralement : rarement j’aurai vécu une lecture dans mes tripes autant que dans ma tête. Je visualisais son corps, ce corps habité parce qu’ému, mu hors de lui-même, remué, bouleversé ; je le trouvais sublime, parce qu’au diapason de son lyrisme, ce lyrisme que n’ont jamais atteint, faute d’en connaître les raisons, les Musset et Lamartine, qui s’inventaient des emportements, des épanchements tièdes, jamais à contre-courant, et des émois sincères devant les soleils couchants et le sein des femmes, mais lissés, affadis par une noble politesse. En Capt, il y avait cette « fureur de vivre » qui, non, ne se traduit pas en courses automobiles et chutes dans le vide ; ou peut-être bien que si, pour qui n’a pas les mots. Je ne sais pas.

Toute la béance de mes propres violences et incertitudes gisait dans ce dialogue :

« Le peuple a le pouvoir qu’il mérite et il n’a pas d’excuse.

– Tout est question d’éducation. »

C’est là mon vertige. Nul doute, dans mon esprit enfiévré, que c’était aussi celui de Capt, dont les méthodes n’ont rien de tendrement pédagogues. Il savait bien que des tas de gens, disposant des mêmes armes que lui, avaient jugé bon d’entretenir les rouages du système.

« Je ne cherche pas à dévoiler une machination, je cherche à dévoiler une machinerie. Et c’est bien pire. »

Dans ma tête clignotaient des Gilets Jaunes et des syndicalistes. Toute personne pour qui je n’ai jamais pu m’empêcher d’éprouver un mépris instinctif, parce que ce ne sont pas, quoi qu’ils en disent, des révoltés. Pas plus que les notables intellos, soit dit en passant. Ce ne sont que des gens qui jalousent autrui. Ils ne sont pas anti-système, ils sont juste dégoûtés de n’être pas disposés sur les bons rouages.  Il n’y a pas de complot, pas de Grand Capitalisme. Juste des gens qui trouvent anormal que le « système » les desserve, eux, mais qu’ils nourrissent avec leurs désirs de Nutella et d’Iphone dernière gén’.

Qu’importe.

La philosophie, que j’ai tant aimée au lycée, m’est toujours restée étrangère quand elle n’était pas résumée – rejaillie – par un guide passionné, précisément parce qu’elle systémise. Mais Capt, et Kamio, ils avaient beau enlever pelure après pelure jusqu’à la structure, jusqu’à l’organique, ils ne me rebutaient pas, parce que justement leurs mots vibraient, ils les prononçaient – quoi qu’ils en disent – pour leur propre beauté, pour leur propre pouvoir. Ils faisaient advenir la Vie, la brûlure, le souffle court, le frisson, juste en parlant. Ils avaient intériorisé la philosophie et me l’ont rendue accessible, à moi qui, quels que soient mes efforts, ne suis capable que de feuler. Ils ont traduit mes grognements d’animal acculé en mots. C’était ça, peut-être, l’éducation dont tu parlais, Capt ? Pas éveiller, mais offrir ?

Une trentaine de pages avant la fin, je suis allée faire mes courses – il n’était pas question que je les fasse après avoir fini le livre. Pour une fois, parmi les titres disponibles dans ma voiture, celui-ci s’est imposé de lui-même.

Je ne peux pas, je ne peux pas, parler de ce livre. Déjà parce que pour moi ça n’en est pas un, c’est pas ça, j’ai pas la sensation d’avoir lu mais déjà nettement plus de l’avoir été. Je me suis demandé avec horreur ce que ça aurait été de le découvrir à quinze ans. Avec horreur parce que c’était déjà une résignation. Et puis en souriant parce qu’à quinze ans je n’aurais pas su comment respecter ce que le livre avait ouvert en moi, je n’aurais pas su comment vivre, et je serais morte, certainement. Pas suicidée, même pas, ou tout du moins, très lentement.

Je ne peux pas en parler parce que je ne me sens pas le courage de mettre mes mots par-dessus ceux qui ont été écrits. Ça a toujours été la consigne, non ? Ne paraphrasez pas. Je ne saurais ni paraphraser ni postfacer, sauf peut-être à jouer sur les mots, à voltiger. Re-voltée, connectée à des émotions, au creux du ventre, qui virevoltent, se cognent, transpercent, arc-boutent, traversent et élancent.

Sauf à rendre visible le frémissement qui devient tressaillement, danse sauvage de pantin à qui on a coupé les câbles et ne sait pas, à l’image de l’adolescente que j’étais, quoi faire de cette vie subite qui l’anime, et respire la poussière et courbe son dos vers les étoiles, sans volonté de s’y dissoudre mais avec un sanglot de rire dans la gorge.

Et pour finir, dire merci, pour la voix rendue à Artaud, et pour m’avoir, peut-être, convaincue que mon intériorité s’avérait bel et bien une camisole, quoi que j’ai pu penser de moi-même.

 

Pardon pour les citations tronquées à ma convenance ou celle de ma mémoire.

 

PS : Je me souviendrai longtemps de cette citation de Nieztsche, forcément : « La maturité de l’homme, c’est d’avoir retrouvé le sérieux qu’on avait au jeu quand on était enfant. » Tout le monde se souvient qu’il est mort fou, un peu moins de gens savent que c’est d’avoir été profondément incompris, je crois.

PPS : d’après Google, personne n’a dessiné le symbole de la Volte. Si le cœur vous en dit, ce serait un magnifique cadeau à me faire :)

 

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4 réponses à “Alain Damasio, La zone du Dehors

  1. Eliness dit :

    J’ai réponse à ma question, merci :) La horde du contrevent est le roman qui m’a le plus marquée ces dernières années, au point où je ne voulais pas lire d’autre oeuvre du même auteur par peur de la comparaison inévitable. Ton article me pousse fort à envisager le contraire…

    • Nathalie dit :

      Je comprends ta réticence ! Moi-même c’est du bout des ongles que j’ai cliqué sur Wikipédia ce matin, pour parcourir la biographie de Damasio et voir combien de romans il avait écrits : je n’avais pas envie d’apprendre sur l’écrivain quelque chose qui me chiffonnerait et viendrait, sans aucun doute, ternir l’impact du livre :)

      La zone du Dehors m’avait été recommandé de longue date par ma sœur et l’une de mes meilleures amies et là aussi, je suis presque sûre que leur ferveur m’a gardée à distance quelques temps : ça m’aurait ennuyé de ne pas aimer autant qu’elles. Ceci dit, j’ai la sensation que tu vas frissonner autant que moi… Et pour faire bonne mesure, je m’en vais acheter La horde du contrevent :)

      (on m’a dit, je crois, que les nouvelles de Damasio étaient moins percutantes que ses romans, à garder en tête, peut-être.)

  2. Maloriel dit :

    Je me dis que si j’étais Damasio j’adorerais lire ce billet… Je pense que tu lui rends un très bel hommage ! Et je suis très contente que ce livre t’ait bouleversée, c’est l’un des rares qui m’a fait éclater en sanglots en plein milieu de la lecture (L’Histoire de Lisey m’avait fait ça aussi), et rire aussi ! C’est un bouquin qui m’a poussée à creuser des chemins de pensée que j’explorais déjà un peu, vers une pensée plus organique du monde et de la vie, et certainement une forme d’anarchisme je pense, en tout cas, il m’a fait un peu le même effet que Le Cercle des Poètes disparus quand j’avais 15 ans : une terrible envie de vivre et de cultiver l’énergie vitale, plutôt que de réprouver, catégoriser, se rappeler que la vie devrait être au cœur de tout, y compris du politique :)

    • Nathalie dit :

      Si tu as lu le billet que j’ai laissé sur Paradize, tu sais déjà que j’ai ressenti la même chose : ce n’est pas par hasard que le  » o Captain my captain » a fait son chemin jusqu’ici, et le surnom d’un homme dépossédé de son patronyme n’y aurait pas suffi :)

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