Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Alecto

En ce moment, quand je me réveille le matin, j’ai l’impression que c’est Noël. La maison est silencieuse, et la lumière qui filtre par les rainures du store possède une qualité particulière, spectrale, mais pas froide – au contraire. Je ne pense à rien, juste au poids de la couette et à la température idéale qui règne en dessous, et au sommeil que je quitte en douceur.
Je crois que ce qui me fait associer ces sensations à Noël, c’est la joie et la tranquillité qui m’habitent.

 

Cela fait neuf mois que je ne travaille presque plus et je devrais m’en sentir coupable, ou à tout le moins, ennuyée, car le manque à gagner n’est pas négligeable et les fins de mois sont souvent difficiles. Mais l’année dernière, j’avais ce master à terminer et cela ne se passait pas très bien1. J’étais anxieuse et mal dans ma peau. Même si je passais un temps infinitésimal au collège (et que ça se passait très bien), j’avais des tas de sources de préoccupation. Je m’inquiétais de ce que je ferais ensuite, et de toutes les choses sur lesquelles je n’avais aucune prise.

 

Depuis juillet et mon anniversaire, et même si mon master n’est toujours pas tout à fait terminé parce que ma directrice est… difficile, dirais-je, je me sens beaucoup plus libre. Je suis parvenue à retrouver le temps de me consacrer à tout ce qui me motive et m’exalte. Temps mental, parce que c’est plus l’aboutissement d’un processus qu’une réelle révolution dans mon mode de vie. Je suis enfin disponible, psychologiquement, et j’en suis assez fière parce que je ne me le dois qu’à moi (et aux conseils avisés, et à la présence inconditionnelle de mon entourage que j’aime de tout mon cœur :))

 

La mort de maman, aussi difficile soit-elle à encaisser, fait partie intégrante de ce processus, parce qu’elle m’a permis d’entériner ma conviction qu’il n’est plus temps de tergiverser, de me laisser piétiner, de… souffrir… Je me sens emplie d’une rage de vivre qui se traduit par une certaine sérénité, je me sens fière et forte de ce chemin parcouru, je me sens complète et ancrée.

 

Et même si ce n’est pas facile financièrement, je sens que j’ai besoin de ce temps libre accordé par mon mi-temps, j’en ai besoin pour pérenniser toutes ces émotions, pour les ancrer sur la durée. Aujourd’hui, j’ai eu une séance difficile avec mes 5e, parce que je revenais de chez Valérie et que les conversations y avaient été fortes, chargées, et que je n’étais pas prête à affronter une classe, pas assez disponible dans ma tête. Et j’ai senti combien cette stabilité acquise était encore fragile. Si je bossais à plein temps, je n’aurais pas assez d’espace pour relativiser, pour m’écouter, et m’accorder le temps de panser mes blessures et de soigner ma lassitude.

 

Je veux continuer de me réveiller en ayant l’impression que c’est le matin de Noël et que le temps est suspendu. J’ai besoin de cette soupape, je dois juste veiller à ne pas m’y enfoncer. Mais mes batteries ne sont pas encore rechargées, et j’assume maintenant que ce soit long pour moi, j’assume d’avoir consumé mon énergie pendant des années. J’arrive au bout d’un très, très long cycle, un cycle de presque quinze ans, durant lesquels je n’ai fait que lutter. Et tant pis si je passe pour une personne faible ou pas adaptée. Je sais désormais que je n’ai jamais été adaptée, I don’t fit in comme disent les Anglo-Saxons. Et je crois que je me suis suffisamment battue pour n’avoir pas à rougir. Je n’ai pas été paresseuse, ni lâche.

 
Je ne veux plus être ce qu’on attend – peut-être – de moi. Je ne veux plus m’auto-culpabiliser parce que je consacre moins de temps que mes collègues à mon taf, que ça m’obnubile moins qu’eux. Je refuse que mon travail prenne toute ma vie.

And I feel the light for the very first time
Not anybody knows that I am lucky to be alive
(Aurora)

Je me sens tout à la fois Euménide et Érinye.

 

Je viens d’échanger quelques mails avec Papa et, comme ce cours difficile aujourd’hui, cela me conforte dans l’idée que je ne suis pas prête à affronter le monde à temps plein. Une partie de moi pense que je n’en serai plus jamais capable. Mais je n’abdique pas, bien au contraire. Je relève mon drapeau et je le brandis haut.
C’est fini les compromis. Dorénavant, je serai fière de ce que je suis. Je serai Alecto, l’implacable. J’avancerai quoi qu’il en coûte, sur ma route. Fille de la Terre et du Ciel. Mais pas l’esclave d’une société qui ne m’a jamais comprise ni aidée.

 

Je sais bien combien ce que j’écris sonne… excessif ?
Ce midi, tandis que je discutais avec les filles, Valérie insistait sur la nécessité de prendre le temps de se reconstruire. Si on n’était pas prêtes, eh bien on avait le droit. J’ai juste décidé de la prendre au pied de la lettre. L’année prochaine, je recommencerai à travailler à plein temps. Je n’aurai pas le choix, et ce sera sûrement très bien. Mais cette année, elle est pour moi, et pour ma famille, parce qu’elle a besoin de moi (enfin, je crois).

 

De toute manière, en toute sincérité, je ne pourrai pas être une bonne prof si je ne vais pas bien. J’essaie vraiment de le faire, mais je ne sais pas bien tracer des seuils invisibles au fil de ma journée. Même quand je pense y être arrivée, comme aujourd’hui, et qu’une fois en classe je ne pense plus à rien d’autre, le reste ressurgit quand même, d’une manière ou d’une autre.

 

Non. Je ne veux plus marcher au bord de l’abîme. Et si je tangue, je veux avoir la possibilité de me jeter dedans plutôt que de lutter. Je saurai remonter, je connais le chemin. Je l’ai gravi des dizaines de fois.

Je veux continuer d’écrire ma fan-fiction, parce qu’elle me redonne foi en ma capacité à écrire, et parce que c’est l’univers dans lequel j’ai envie de me réfugier quand dehors me paraît trop coupant. Je veux d’ailleurs passer cent heures supplémentaires à jouer à Dragon Age si ça me chante. Je ne vois pas bien ce que ça m’apportera, à l’heure de ma mort, d’avoir passé ces cent heures dans « le vrai monde ». Je veux être forte, et pour ça je dois être entière.

Je ne sais pas si c’est normal, mais cette chanson me donne vraiment une patate d’enfer. Elle me fait me sentir incroyablement vivante :)

1 Au niveau des notes, rien à redire, je m’en suis très bien sortie. C’est au niveau relationnel, avec les enseignants, que ça a parfois été insupportable.

 

Billet précédent : | Billet suivant :


Une réponse à “Alecto”

  1. […] que ça n’était pas monté jusqu’à ma conscience. Mais la fièvre dont j’ai parlé dans Alecto, c’est aussi ça. Même dans l’ennui le plus profond, même dans la maladie, j’en ai rien – […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Coups de coeur

Lecture aléatoire

Billets par thèmes

En ce moment

Le digne chat de ses maîtres