Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Bribes de sagesse ?

écume
 
(Billet débuté le 2 février 2019 dans le Carnet papier)

 

Dans un article de Flow qui parlait des Polynésiens, j’ai lu que ces derniers ne se posaient pas de questions existentielles du type « qui suis-je ? » ou « où est ma place ? » Sur le moment, j’ai trouvé ça triste, et un peu con.

Puis l’instant d’après, je me suis dit qu’au contraire, c’était logique : en l’absence de transcendance, de telles questions n’ont pas lieu d’être. Ma place est celle que j’occupe, ni plus ni moins, et à l’heure actuelle je suis une jeune femme pétrie d’angoisses et en quête de sagesse. Tout cela est appelé, j’imagine, à se reconfigurer, comme c’est déjà arrivé plein de fois.

 

 

Silverberg, par le truchement de Gilgamesh, dit que le travail nous assujettit en lieu sûr, et que c’est l’accomplissement de notre tâche qui nous préserve de la mort. Le choix des mots, ceux du traducteur, en tout cas, m’interroge. Faut-il s’assujettir ? Peut-être : après tout, la désertion du sacré ne semble pas nous avoir fait du bien. Je me demande si la liberté que nous revendiquons est souhaitable. Pouvons-nous la supporter ?  N’est-elle pas l’apanage des divinités, qui n’existent que par et pour elles-mêmes ? (Je pense à Calypso, dans Pirates des Caraïbes.)

Peut-être que les Qunaris de DA2 ont raison, et que la seule liberté qui nous soit bénéfique, c’est de décider comment nous souhaitons nous acquitter de notre tâche.

Évidemment, la vision des Qunaris est un peu biaisée, dans la mesure où c’est leur clergé qui parle au nom du Qun, et décide de la place de chacun au sein du groupe. Et puis je crois que cette tâche que l’on doit accomplir, ce n’est pas spécifiquement notre travail, or c’est aussi le mot choisi par Silverberg/son traducteur. Ce serait plutôt notre place. Il s’agit de reconnaître qui et où nous sommes en cet instant, de l’accepter – je dis bien de l’accepter, pas de s’y résigner -, et de faire de notre mieux pour nous y glisser et l’habiter harmonieusement. Notre tâche, c’est d’interagir avec autrui et la nature de manière équilibrée et apaisée. L’expérience de chacun en sera différente, puisque nous occupons chacun une place qui nous est propre.

 

Et peut-être qu’il est bon de s’assujettir, oui. Pas à autrui, ni à une idée, mais à nous-mêmes, et à l’immensité.

 

Il n’y a rien de mal à ritualiser et à borner : c’est reconnaître que l’univers nous dépasse, qu’il existe au-delà de nos perceptions et de nos facultés de raisonnement. Nos mythologies personnelles sont autant des tentatives de déchiffrage que des preuves d’humilité. Il nous faut circonscrire un espace à notre mesure pour pouvoir y exister pleinement, sans être écrasé par notre petitesse. À trop grande échelle, outre la dépression, je crois que ce qui nous guette, c’est le désengagement.

 

*

 
Ça n’était pas prévu, à l’origine, parce que comme je le précisais entre parenthèses, ceci est le développement d’un « billet » que j’ai d’abord écrit pour moi-même, dans mon carnet manuscrit. Mais j’aimerais bien vous parler de Naruto Shippuden, parce que, cet article en est déjà la preuve par trois, ce ne sont pas les essais universitaires qui m’ont fait grandir. La fiction, si elle n’est vraiment « que » cela, n’est par définition pas donneuse de leçons1. Elle n’est même pas didactique : elle se contente de faire vivre dans votre imagination l’histoire de quelqu’un d’autre. Possiblement, elle se ramifie dans votre esprit. Je ne crache pas sur les intellectuels : la philosophie m’a littéralement sauvé la vie. Mais je préfère mille récits à un raisonnement pragmatique, ils me sont plus féconds.
Et donc, Naruto.

Outre les méchants trop beaux qui me rappellent l’époque où Mu et moi on a maté Yu-Gi-Oh juste pour revoir un antagoniste méga bôgosse, un des trucs qui me plaisent le plus dans cet anime, c’est… Naruto lui-même.

 
naruto

Mouais…

 

C’est vrai, je le trouve très bête. Disons que l’écriture des dialogues n’est pas toujours  finaude, et que notre héros souffre d’un défaut qui donne parfois envie de lui filer des claques : il est très, très lent à la détente. On lui tend un piège grossier, il tombe dedans. Un perso se sacrifie pour en sauver un autre, le pauvre ne comprend pas que ça veut dire que le perso en question est mort. Mais Naruto possède aussi une qualité essentielle, qu’on retrouve très peu au cinéma : il est gentil.

Alors oui, je viens de dire qu’il était neuneu, alors ça ne sert pas forcément mon propos. Mais je vous rappelle que c’est le héros. Ça signifie que ses défauts ne l’empêchent pas de tenir le haut de l’affiche, et qu’on ne l’a pas mis là pour se foutre de sa gueule. Et perso, à une époque où la gentillesse est presque toujours assimilée à de la naïveté (au mieux) ou à de la connerie pure et simple, je trouve ça super chouette.

Naruto, c’est un anime que j’aimerais montrer à mes gosses si j’en avais, et spécialement aux garçons, s’il faut faire dans le genré (ce qui est presque obligé si on veut justement combattre ce non-sens.) Parce que Naruto, il pleure quand ses amis souffrent, et il pense qu’aider les autres constitue un accomplissement. Il fait preuve d’empathie, de courage et de persévérance. Quand il pète une pile, c’est parce qu’on s’est attaqué aux siens, pas parce qu’on l’a regardé de travers.

 

Naruto, Sakura, l’inénarrable Kakashi, et même Sasuke, pour ce que j’en sais… Sont des gens qui embrassent pleinement qui ils sont. C’est une chose que j’aime, je crois, dans les shonen (pour ce que j’en ai vu…) Si les personnages ont conscience de ce que le passé a fait d’eux, ils regardent très peu l’avenir. Ils réagissent en fonction de la situation présente. Ils font ce qu’ils ont à faire. Ils s’accomplissent, du mieux qu’ils peuvent. J’en tire, personnellement, de l’humilité et du courage.

 

kitsune

Mini-renard à neuf queues.

 

Bien sûr, ils ont des objectifs en tête, et je crois qu’en avoir, c’est une forme de transcendance : je ne suis pas sûre que nous soyons faits pour vivre dans un présent ininterrompu et sans but. Nous possédons une mémoire, qui nous en empêche. Mais il n’empêche que j’admire leur capacité à travailler pour devenir la meilleure version d’eux-même (quoi que ça signifie pour chacun d’eux.)

1 : C’est pourquoi je goûte peu les fables et les allégories.

 

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2 réponses à “Bribes de sagesse ?”

  1. Maloriel dit :

    C’est vrai qu’il est attachant, Naruto, et effectivement, il est réellement gentil. Pas gentil pour se faire bien voir ou pour suivre un code moral. Simplement parce qu’il est comme ça, et oui, c’est assez rafraîchissant !
    C’est pas moi qui te critiquerais, les shonen m’ont appris beauuuucoup de choses, et Naruto en particulier.
    Naruto en s’entraînant 100 000 fois et en loupant 100 000 fois son rasengan me rappellent que la persévérance est la seule façon d’y arriver dans la vie, quel que soit le sujet. (Itachi et ses œufs me le rappellent aussi, mais j’essaie de ne pas être une psychopathe comme lui. Au moins, il m’apprend la sérénité face à l’adversité dans la fin de cet OAV complètement taré :D et que d’ailleurs tu peux regarder, c’est indépendant du reste, juste un gros délire ;)

    Je te rejoins sur la question du désengagement… C’est difficile de trouver sa place, je pense que tu as raison, c’est la chose qu’on doit vraiment définir. Ça passe notamment par le travail, et plus pour certains que d’autres, je pense, en fonction de l’importance qu’on accorde à cet aspect de notre vie. Pour d’autres, ça peut être la religion, l’art, le bénévolat, enfin je pense que ça fonctionne un peu comme ça.

    Je crois qu’on ne doit jamais renoncer à la liberté. Est-elle possible ? Peut-être est-elle comme un horizon à poursuivre sans relâche. Est-elle souhaitable ? Personnellement, j’ai besoin d’y croire, comme certains ont besoin de croire à l’au-delà. L’accomplissement libre, pour moi, c’est un peu le sens que je donne à ma vie.

    Je veux être cette héroïne de shonen qui sait profiter du présent, qui persévère sans arrêt dans la difficulté, mais qui a également consciences de ses limites et de sa « place », sans que ça ruine son estime de soi. D’ailleurs tu me diras, mais justement pour moi Sasuke est un personnage à la recherche de « sa place », parce qu’il n’en a aucune dans sa société « par défaut ». Un peu comme Naruto, c’est un paria. Sauf que contrairement à Naruto, il n’a pas le même caractère, ni le même passé. Si les enjeux pour les deux sont semblables, le chemin est très différent.

    Enfin je vais pas commencer à disserter là-dessus parce que je pourrais continuer longtemps encore :D

    • Nathalie dit :

      J’ai l’impression de moins croire à la liberté qu’avant et ce, pour deux raisons diamétralement opposées.
      D’un côté, sans verser dans le déterminisme (que j’exècre), je trouve toutefois difficile d’imaginer ce que je serais sans ce qui m’a construite.
      De l’autre côté, j’ai l’impression que l’accomplissement libre dont tu parles sous-entend d’avancer seul en laissant tout ceux que l’on connaît sur le bas-côté. Je ne m’en sens pas capable et je ne le souhaite pas. Je n’ai pas encore trouvé la nuance entre avancer et être entravé (c’est pour ça que je pensais à Calypso. Nulle entrave ne peut la retenir, mais elle est seule, et se suffit d’ailleurs à elle-même).
      Et puis je ne connais personne qui sache quoi faire de sa liberté. C’est triste, sans doute. Mais je ne connais personne qui ne se soit inventé un refuge face à l’immensité.

      Dans Naruto, Saï est peut-être libre ? Je n’en veux pas, de sa liberté (je précise que je ne sais rien de lui, à part qu’il ne ressent rien.)
      Je crois que je préfère être enchaînée. C’est pour ça que je ne suis pas bouddhiste : je crois que je n’ai pas envie de cesser de souffrir. Je veux être vivante.

      Je connais mal Sasuke, mais je reconnais sa volonté de définir sa place et de se dépasser lui-même. Il a la force de la définir, sa place. Il ne reste pas les bras ballants, à pleurer. Il fait peut-être un choix discutable, voire complètement con, qui sait. Mais il en fait un. C’est peut-être ça, la liberté, au fond.

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