Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

[Carnet Bleu] Atemporel

Kirlian Camera with Eskil Simonsson – Sky Collapse

Ça y est. C’est arrivé. Je courais les yeux fermés et j’écoutais de la musique pour garder le rythme. J’ai franchi le seuil sans vraiment m’y attendre, quand bien même c’est ce que je visais. J’ai trébuché – le temps d’un weekend en apesanteur où se sont mélangés mes amis et ma famille – et ça y est : je flotte. Les seuls contours réels sont ceux de cette maison dont je peine à réaliser qu’elle m’appartienne, et les journées de cours ne m’apparaissent guère plus que comme des parenthèses. Ma vraie vie commence ici, derrière l’écran noir tiré sur l’immense baie vitrée, aux commandes de mon petit orchestre numérique.

VNV Nation – When is the future ?

C’est la maison, mais pas seulement en tant que telle. C’est juste que je n’avais jamais, je crois, persévéré. Je n’avais jamais pris ma respiration sciemment, je n’avais jamais accepté de lâcher prise, même pour atteindre un objectif. Je me débattais tout le temps. J’agissais par à coups, soubresauts, convulsions, et je m’éteignais entre deux embrasements pour recharger mes batteries.

Je ne peux pas dire que c’est l’incertitude qui me taraudait, parce que notre voyage à Québec, par exemple, était lui aussi planifié, financièrement et temporellement. Mais je ne possédais ni racines

Je pensais sincèrement ce que je viens d’écrire, mais en réécoutant Dog Eat Dog, je me rends compte que sans être faux, c’est… déplacé ? C’est la maison, pour la simple et bonne raison que je savais que j’allais l’obtenir. Pas comme à Québec où je me raccrochais à l’idée que j’étais en train de vivre à des milliers de kilomètres de chez moi et que rien que ça, ça valait le coup. En fait, je me sens gênée d’avouer que nous avons fait construire et que nous habitons désormais chez nous, parce que je sais que ce n’est pas le cas de mes lecteurs réguliers, et que j’ai l’impression de me vanter sous couvert de belles phrases.

Je ne me vante pas, ni ne souhaite susciter de jalousies (dont je suppose que je pourrais les attiser sur la simple base de ce que moi j’ai désiré ces dernières années.)

Apoptygma Berzerk (VNV Nation Remix) – Kathy’s song

Quand le projet s’est concrétisé, ça m’a permis de réaliser que j’attachais beaucoup d’importance à mon environnement. Comme l’idée que j’allais être propriétaire d’un espace que Mathias avait dessiné selon nos envies faisait son chemin, je me suis mise à prêter de plus en plus attention aux détails architecturaux qui me collaient des sueurs froides. Ça a fait ressurgir toutes mes « hantises », qui datent de mon enfance, quand on traversait Maurepas ou Trappes, ou quand j’allais chez des copines qui habitaient dans des pavillons comme celui que je viens de quitter. Je hais ces carrelages blancs mal découpés, ces Velux qui te permettent de voir le ciel seulement quand t’es debout, ces linos dégueulasses et ces faïences usées. J’ai eu la chance de grandir dans une maison 19e à deux étages, avec de vieux parquets pleins d’échardes, des carreaux soufflés à la bouche et des poignées de portes rondes. Je ne me suis jamais vraiment remise de l’avoir quittée, et j’ai passé un certain temps à faire semblant d’ignorer à quel point je trouvais laid l’environnement urbain dans lequel j’ai vécu jusque alors.

Fever Ray – Keep the streets empty for me

Je ne mentais pas tout à l’heure, quand je disais que je n’avais jamais persévéré. C’est juste que c’est plus facile de le faire quand tu sais que tu vas obtenir ce dont tu as toujours rêvé. Et, entendons-nous bien, j’ai pas toujours rêvé d’être propriétaire. En revanche, j’ai toujours rêvé d’habiter un endroit que je trouverais beau.

Mes constellations s’alignent l’une après l’autre, et je ne sais si je dois éprouver de la gratitude ou me féliciter, parce que j’ai la sensation d’avoir œuvré pour ça.

*

Les deux, très certainement. J’ai de la chance, vraiment. Je reprends ce billet le lendemain ; je suis toujours émerveillée, et parce que j’en ai la possibilité, je parviens à mettre en balance les souffrances, les déconvenues, et ce que j’ai obtenu. Je pense que j’ai fait du bon boulot. Et je pense que le hasard a mis sur ma route les bonnes personnes, qui m’ont permis de faire les bons choix, et de ne pas sombrer. Alors oui, ce soir, je pense que je peux me fendre d’une petite liste de gratitude. J’ai toujours trouvé que c’était un truc risible, auquel ne pouvaient se livrer que les gens qui n’avaient à se plaindre de rien. Je le crois toujours : je n’ai effectivement à me plaindre de rien, et oser prétendre le contraire relèverait de la pure mesquinerie.

It’s a beautiful dream
It’s a beautiful life
It’s just a reflection
A world that must survive
We’re children of the past
Who look beyond today
Designing the present
So when is the future

VNV Nation – When is the future

Emma me demandait pourquoi j’estimais devoir parcourir la planète pour trouver la sérénité. J’ai des dizaines de réponses à cette question, et en même temps, aucune. T’as beau te répéter que la sérénité dépend de toi, pas des circonstances, je continue de penser que c’est bien beau, mais que ça n’est valable que si t’as obtenu un minimum. Qui suis-je pour dire à quelqu’un qui a une vie de merde, un job de merde, et qui vit dans un appart mal isolé, sis dans une cage d’escalier pleine de toxicos, qu’il devrait songer à trouver la sérénité en lui-même ? Je caricature, d’accord… ou peut-être pas, j’en sais rien, en fait. Ce que je veux dire, c’est que, oui, je suis heureuse d’être chez moi. J’ai éprouvé le besoin de disparaître loin, et maintenant je vais mieux.

Wolfsheim – The sparrows and the nightingales

Cette playlist de début d’année, c’est un souvenir, une émotion et un rappel. Je veux ne pas oublier d’où je viens, et que mon enchantement dure longtemps, parce que je rencontre tous les jours des gens qui ne vont pas bien, des gens qui souffrent ou ont souffert, des gens qui ont besoin d’une main tendue, d’une oreille bienveillante, et que je suis en capacité de les leur offrir. J’irai encore mal, je continuerai de m’effondrer, je me perdrai souvent. Posséder quelque chose que d’autres n’ont pas ne m’oblige pas à me sentir bien, et je ne dois rien à personne sous prétexte que j’ai une vie confortable. Mais, aujourd’hui, ce mercredi 29 janvier 2020, je suis heureuse, même si mélancolique, même si cassée, et j’ai envie que cette énergie-là bénéficie à autrui.

Don Juan demandait à Castaneda de trouver, sur une terrasse anonyme, le « spot » qui serait le sien, celui d’où il sentirait qu’il pouvait y puiser de l’énergie, du bien être, de la sérénité. Castaneda y a passé la nuit, moi j’ai triché et inventé le mien. Je me sens, pour la première fois, immobile – à l’intérieur, je veux dire.

 

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