Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

[Carnet Bleu] Décembre

Pour ce dernier Carnet Bleu thématique de l’année, je m’autorise à… briser les règles.

Je ne passerai pas deux heures à chercher tout ce que Décembre a inspiré d’œuvres d’art. En préambule au bilan final, je ne projette de partager que ce qui donne à ce mois, pour moi*, sa couleur particulière.

* est-il possible de formuler cette phrase autrement ? Suis-je épouvantablement narcissique ? Vous me lisez, à vous de trancher :D

Décembre n’est pas un mois léger, pour un prof (dans mon établissement, du moins.) Conseils de classe, réunions parents-profs… Mardi prochain, j’ai mon dernier rendez-vous à 20h06 (oui, tout pile.) On part de nuit, on rentre de nuit… Je sais pas vous, mais moi, ça me donne envie de me rouler dans un plaid et de ne plus jamais sortir de mon canapé. D’autant plus qu’en Côtes d’Armor – et certainement c’est encore pire en Finistère -, décembre cette année, c’est le mois de la tempête. Oh, y’en a eu avant. Mais là il fait nuit, et il pleut, tout le temps ! (J’exagère, mais pas tant que ça :)) Là, ça fait deux nuits que le vent réveille tout le monde, à hurler en se brisant contre les angles des maisons. Je peux te dire qu’on y croit, à l’Ankou et au Baron Octobre, quand on s’endort lové sous un toit en pente, et que le lit se métamorphose sans effort, comme au temps de l’enfance, en radeau naufragé dans un ciel tourmenté !

friedrich

Google dit que Caspar David Friedrich a peint ce tableau, mais je ne parviens pas à confirmer.

Et le matin tu roules vers l’aube, la pluie strie le pare-brise, et tu t’arrêtes net sur les roches noires qui encerclent l’abysse. En équilibre, tu joues les funambules. Entre la tourmente et l’apaisement de la chute, tu te concentres pour ne céder ni à l’une ni  à l’autre.

J’aime bien les réunions parents-profs, et je les hais. Je les hais parce qu’elles sont interminables (six minutes par famille, quatre heure d’affilée.) Je les aime bien parce que souvent les parents viennent avec les mômes, et tu vois ces derniers dans un autre contexte. Tu réalises ce qu’il y a de vraiment bizarre chez les uns et de super cool chez les autres. Parmi mes collègues, il y en a qui en profitent pour marteler leur conviction, selon laquelle le gamin en question ne fout rien et c’est scandaleux. Pour moi, c’est souvent l’occasion d’encourager, ou, parfois, de mettre le gosse le nez dans ses conneries, et sa réaction – étrangement – n’est pas du tout aussi insolente qu’en classe ^^

Je vais pas vous mentir : cette année, ces réunions m’ont, pour l’instant, été profitables, et c’est pourquoi je les apprécie. Je ne sais pas toujours si ce que je fais ou dis est légitime. Ce matin, fatiguée et à bout de patience, j’ai remis à leur place deux élèves (ç’aurait été des adultes, on aurait dit « envoyé chier ».) En sortant du cours, j’ai demandé à Stéphanie (qui est AVS) si mon exaspération n’avait pas été déplacée, ce à quoi elle m’a répondu qu’il fallait que j’arrête de m’inquiéter de ce genre de choses, parce que… je pourrais faire bien pire. *Pensée émue pour mes amis qui ont vécu bien pire de ma part. Apparemment, je suis d’une bienveillance infinie envers mes élèves.*
La maman de Sevan m’a dit qu’il avait beaucoup parlé de moi et qu’avant, il détestait le français.
J’ai deux collègues perturbantes : Wonder Woman et son opposée. L’une semble trop géniale pour être égalée, l’autre se pose tellement de questions que t’as envie de te terrer dans un coin pour oublier que tu fais pas le quart des efforts qu’elle produit. Des élèves comme Sevan, et des parents évidemment gagnés par l’enthousiasme de leur progéniture, te confortent dans ce que tu fais et justifient tes soirées peinard.

Ce mois de décembre, j’ai appuyé sur « pause », histoire d’être sûre de finir en un seul morceau.

Immobile, et lascive, j’ai glissé dans la soie, et me suis endormie dans un cocon. Quand je me suis réveillée, c’était 2001. L’enthousiasme le disputait à la gravité ; c’est normal, je suppose : les souvenirs demandent qu’on leur accorde une certaine importance, sans quoi ce ne sont que de frêles fantômes, qui peinent à soulever leur drap.

Je conduisais dans un silence buté, alors que les notes cascadaient, plutôt joyeuses. Moi, j’avais le pied gauche enfoncé dans le passé – deuxième année de fac, Ludo encore, Arthur, Armel, Mathias. Du pied droit, j’accélérais plus vite que la voiture me précédant, et j’éclatais en fureurs ponctuelles, parce que le monde ne suit décidément jamais le rythme, tout en savourant ce temps accordé à mes souvenirs.

 

Je n’aspire qu’à dormir mais je tire sur la corde, qui s’effiloche, parce que j’ai beau l’éteindre, la musique continue de résonner.

Ce ne sont déjà plus des souvenirs. Seulement des émotions, elles-mêmes ténues. Le souvenir d’un souvenir, en somme. Il y avait… Ludo. C’est lui qui m’a gravé ce CD. Je l’ai tenu dans mes bras, mais ça n’a aucune importance, il n’a jamais démontré que ça en avait eu une. Moi, complètement défoncée au bar de l’Insa. Les nuits hallucinées dans mon premier appart’. La voiture de Mylène, quand je me demandais ce que ça ferait, si on s’emplafonnait la bagnole en face. Elle conduisait une bière à la main. Guillaume et son artistique anorexie, les courants d’air dans le hall de la fac, les soirées passées les yeux clos parce que la lumière et l’alcool, Christophe, l’impression d’être lancée à pleine vitesse sur une route qui s’achevait dans un mur, les plaies dans le poignet, l’adolescence interminable, les évanouissements salutaires… poussière. La mère de Mylène, ses mots lancés comme des couteaux, l’ivresse au-delà des mots, la mer. Poussière. Tout comme Iris, le parquet chez Kellig, la froideur de sa sœur, la chaise vide à qui Mu et moi on parlait, pas du tout symptomatique, papa au seuil de ma chambre, le téléphone qui sonne dans le vide, Christophe toujours, parce que j’ai jamais senti avec autant d’acuité ce que je n’étais pas en état d’obtenir. Poussière.

Poussière, ma soirée passée au pied des marches d’un bâtiment nommé d’après une île bretonne, avec Damien qui voudrait bien rentrer chez lui mais ne peut pas me laisser là en pleurs. Poussière, nos premières années entre cité U et centre-ville, et la nuit silencieuse où j’ai perdu ma virginité, entre quatre cubes où dormaient des gens qui n’avaient pas à savoir.

Mathias ne sait pas et ne saura jamais combien je me suis sentie seule ces premiers mois, pas plus que je ne pourrais imaginer son amertume ni son désespoir. C’est peut-être là notre équilibre, dans l’hésitation plutôt que la certitude. L’espoir plutôt que la gravité, le rêve en étendard, et un repos soit mortifère soit salvateur comme ligne de conduite.

Je le provoque quand il cesse de me guider, il m’engueule quand j’arrête de hurler. Il me fait boire de la tisane quand il est trop tard et je l’enjoins à boire des bières quand il est trop tôt.
Je sais qu’on se regarde vieillir et qu’on n’aime pas toujours ce qu’on voit dans le miroir. Jusqu’ici, on a su garder nos conversations au stade de « t’as vu mon bide ? – Mais non, il est pas si voyant que ça ».

eastsiders

Le chroniqueur du « Monde » a beau trouver ça « conformiste », j’espère bien qu’on voudra toujours se marier dans deux ans, et qu’on continuera à se parler, même après le sexe, même pour dire des trucs pas toujours bouleversants.*

 

* traduit dans la langue que j’emploie tous les jours, ça donne « mais va te faire foutre ! »

 

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