Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

[Carnet Bleu] Novembre

Je suis rentrée chez moi sans passer par Lidl. Ça n’a rien d’anecdotique : ça veut dire que ce soir, il n’y a rien à boire (si ce n’est du thé, il y a toujours des tonnes de thé à la maison.) Quand Mathias m’a envoyé un mail pour confirmer qu’il n’irait pas non plus faire de courses, la proposition que je m’étais faite à moi-même s’est donc convertie en réalité. J’ai ressenti une certaine anxiété face à l’énoncé de ce simple fait ; je savais qu’il fallait que je me demande pourquoi. Je n’ai pas trouvé, pour le moment, d’autre réponse que celle-ci : « je ne sais pas, mais je n’ai pas envie de m’en préoccuper maintenant. »

On ne dirait pas, comme ça, mais c’est déjà un grand pas en avant. Ce simple « pas maintenant » m’a fait prendre conscience de la sensation que j’avais, d’avoir déjà tant travaillé à résoudre tous mes autres problèmes. Je me suis rendue compte que j’avais réussi à contourner un paquet d’embûches, que ça m’avait coûté, et que c’est ce qui justifiait dans mon esprit que j’aie besoin d’une béquille, parce que je suis fatiguée. Je suis fatiguée de me battre contre moi-même, mes automatismes, mes cauchemars et mes traumatismes. Ça fait bientôt quatre ans que je rame. Je reviens de loin. La légèreté dont je fais preuve au quotidien, elle était loin d’être acquise. Il y a eu toutes ces crises de larme, cette envie de tout laisser tomber quand j’essayais de méditer, parce que ça me paraissait impossible, que j’étais terrassée par mes angoisses… Je ne voyais pas comment m’en sortir. Et j’ai continué. J’ai appris toute seule à équilibrer mes émotions, à accepter ce que j’étais, qui j’étais. J’ai appris toute seule à me délester du poids de ma culpabilité, et j’ai appris toute seule à nager pour remonter à la surface. J’ai appris tout ça toute seule alors qu’à la fin d’une première année d’auto-reconstruction, ma mère décédait et réveillait tous mes démons.

Soulages

Pierre Soulages – 9 novembre 1954

Mon passé n’explique pas à lui seul les difficultés que j’éprouve à vivre. Dans son dernier billet, Lana explique ce que c’est que la déréalisation. Au début de son troisième paragraphe, j’ai reconnu ce que j’avais vécu au début de mon adolescence. Il y avait aussi la profonde détresse que je ressentais, qui n’avait pas d’objet, mais qui était juste là, qui était une souffrance indicible parce que sans objet, justement. Les crises durant lesquelles je m’entendais parler et me voyais agir (et qui me paniquaient) se sont espacées et ont disparu à l’âge adulte. Mais la souffrance, elle, est restée, ainsi que l’incompréhension. Ce que je veux dire, c’est que j’ai la sensation de n’avoir jamais été correctement câblée. Y’a un truc, chez moi, qui me rend différente de la plupart des gens avec qui j’ai pu interagir. Comme si chez moi la douleur et l’incompréhension étaient innées, pas acquises.

J’en ai pris conscience et c’est ce qui m’a permis d’avancer. Ça fait partie des choses que j’ai cessé d’interroger et que j’accepte, mais ça reste difficile, tout simplement parce que… je n’aime pas le monde dans lequel je vis. Je pense que ça justifie la puissance de mes coups de foudre artistiques, et littéraires en particulier.

Et donc, tout ça pour dire que c’est toujours putain de difficile, en fait, même si je suis beaucoup plus sereine, même si j’adore être en vie, même si je suis heureuse, je crois. Alors oui, je bois. Et bien que je sache pertinemment que tout ce que je pourrais arguer demeurera justification d’alcoolique, je n’ai pas envie de m’en préoccuper maintenant.

Grimshaw

John Atkinson Grimshaw – November

Max Richter – November

Grimshaw

John Atkinson Grimshaw – November light

J’ai l’impression que beaucoup de gens ont tendance à regarder ceux qui vont mal d’un œil suspicieux, comme s’ils nous reprochaient de ne pas faire « ce qu’il faut » pour aller mieux. Outre le fait que nous ne sommes pas responsables de nos failles, j’aimerais parfois leur dire que de toute façon, peut-être que nous n’avons pas envie de vivre dans le monde merveilleux des gens qui vont bien. Pour ma part, et c’est sans doute un tort équivalent à ce que je leur reproche, j’ai l’impression que les gens qui vont bien n’ont jamais vécu de véritable drame, ou qu’ils se sont acharnés à en gommer les conséquences au nom d’une idéologie du bien être et de la compassion qui, sans m’être étrangère, me rebute par sa superficialité. Je ne crois pas qu’il existe de véritable compassion sans une authentique empathie, sauf chez le Dalaï-Lama, peut-être. Et encore. J’ai quand même la sensation que la sagesse éloigne du commun des mortels. Appréhender la structure, les nœuds, le système, ce n’est pas ressentir. Or, pour moi, quand on est empathique, on se met littéralement à la place d’autrui. Si vous faites ça avec quelqu’un qui va mal, vous allez morfler. Ou alors c’est mon hypersensibilité qui parle, je ne sais pas.

(Parenthèse – j’aime pas dire que je suis hypersensible : on dirait que j’ai un super pouvoir et que je m’en vante !)

Guns N’ Roses – November rain – Use your illusion I – 1991. Je trouve les Guns plutôt réconfortants ^^

Ce que j’essaie de dire, c’est que je vois mal comment dire à quelqu’un « tu n’es pas serein ? Tu devrais chercher pourquoi » peut lui apporter le moindre réconfort. C’est sous-entendre que cette personne a eu la flemme de chercher. Or, la plupart des gens qui vont mal savent plus ou moins dire ce qui ne va pas. Ce n’est pas pour autant qu’ils savent comment se réparer, tout simplement parce que certaines choses ne sont pas réparables, parce qu’elles ne se résument pas à des faits matériels ou systémiques. Certaines personnes vont mal, tout simplement, pas parce qu’elles ont un job de merde ou qu’elles vivent dans un immeuble glauque et qu’elles n’ont qu’à se prendre par la main pour changer de vie (ce qui, déjà, me hérisse le poil. Comme si tu choisissais de vivre dans un HLM pourri. Mais je m’égare.)

Giusy Ferreri – Novembre

Bref. J’ai commencé ce billet hier. Je ne boirai pas non plus ce soir, et c’est déjà pas mal.

 

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