Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Je voudrais mourir sereine

C’est ce que j’ai confié à Mathias, il y a quelques années. Je faisais allusion à l’angoisse qui m’étreint quand je pense à mon propre trépas et je ne suis pas sûre d’avoir eu conscience, à ce moment-là, que j’aurais pu commencer par « vivre sereinement. » Il a fallu les événements, grands et petits, de 2015, pour que je réalise à quel point j’allais mal. J’ai consacré une partie de 2016 et de 2017 à me soigner, du mieux que je pouvais. Puis, à la fin du mois d’août, maman est partie. Et j’ai compris un truc idiot : tout a une fin, même la douleur.

 

À l’époque, vous vous en souvenez peut-être, j’ai écrit un billet à ce propos. Depuis, j’ai fait du chemin, et j’avais envie de partager avec vous mes difficultés et mes victoires.

J’ai l’impression d’avoir changé, profondément, mais en même temps je ne veux pas parler d’une progression. J’ai vire-volté dans toutes les directions. J’ai vécu intensément, en fait, et ça se traduit par des reculs et des sursauts. Je pense qu’être plus sereine m’aide à devenir une meilleure personne, parce que quand on est dévoré par la colère (comme je le suis encore souvent), on n’est ni patient ni à l’écoute. En revanche, je ne pense pas qu’être déprimé ou incertain soient les stades inférieurs d’une personnalité.

 

aube

 

Pour moi, tout a commencé avec la méditation. J’ai eu beaucoup de chance de tomber tout de suite sur une appli qui m’a beaucoup plu et donc convaincue de continuer dans cette voie. J’utilise Calm, dont j’adore le design. J’ai testé trois minutes Headspace mais j’ai détesté : les couleurs, le côté trop « mignon » à mon goût, la voix.

Je n’avais aucun présupposé sur cette pratique, si ce n’est que je suis fan des écrits de Mathieu Ricard, dont la simple lecture parvient à me tranquilliser. Mais si je me suis tournée vers la méditation, c’est dans le même état d’esprit que si j’avais été sur le point de me noyer et que j’avais vu un pauvre bout de bois auquel m’accrocher. Je ne voulais pas faire de sport car ç’aurait été forcer ma nature et quand on est au fond du trou, à mon avis la dernière chose à faire c’est de s’imposer un truc qu’on déteste. Et je n’arrive pas à prendre le yoga au sérieux (n’y voyez aucun jugement, c’est juste que quand je m’imagine en faire je me sens ridicule par avance – donc niet aussi quand on ne va pas bien.)

 

Les premières semaines ne m’ont apporté aucun apaisement, et pour cause : mes séances de méditation déverrouillaient tous les coffres-forts dans lesquels j’avais enfoui ce qui, je le croyais, m’empêchait d’avancer. Un à un, les cadenas sautaient, et je me prenais dans la poire des émotions que j’avais pris l’habitude de museler. Cela a été très libérateur. Non seulement Tamara Levitt (la merveilleuse instructrice de l’appli) m’encourageait à les ressentir et à les accepter pleinement, mais en plus elle parvenait à me faire prendre conscience d’autres trucs, dont un qui, une fois reconnu, a provoqué un premier déclic : le total mépris avec lequel je me traitais. Il n’y avait pas seulement le fait de ne pas m’autoriser à ressentir quoi que ce soit, mais aussi le ton, catégorique et dédaigneux, sur lequel je m’adressais à moi-même. Un échec était toujours ma faute, en plus d’être grave. En revanche, une victoire était toujours insignifiante et imméritée.

 

océan

 

J’ai vécu cette période comme un raz de marée, mais un raz de marée salvateur. Au début, il m’est arrivé plusieurs fois de pleurer à l’issue d’une méditation, pas de chagrin, mais de soulagement. Après quoi, si on fait les choses dans l’ordre, on apprend à surfer sur la vague plutôt que de s’y noyer. J’ai appris à écouter mes voix intérieures et à reconnaître mes schémas mentaux. Je me suis aperçu que mes deux plus grands démons s’appelaient Ressassement et Appréhension.

Mon cerveau bute sur le négatif, comme s’il ne parvenait pas à le surmonter. Je reviens, encore et encore, sur des expériences désagréables, parfois des années après. Je me rejoue en boucle les moments qui m’ont mise en colère. Je ne me considère pas comme une personne rancunière, pourtant chaque fois que j’ai éprouvé un sentiment d’injustice, c’est venu se loger dans ma mémoire et a alimenté le fiel.
De l’autre côté de la frise, j’ai une peur panique de l’avenir. J’anticipe tout, du cours à donner à la fête du week-end, et bien sûr je ne semble jamais penser que ça va bien se passer. Je suis crispée en permanence et je sursaute au moindre bruit.
Tout ça se traduit par des maux de ventre et l’alcoolisme qui s’installe, puisque c’est le seul moyen que j’ai trouvé de faire taire Démons 1 & 2. Au milieu de tout ça, il n’y a aucune place pour jouir du présent. Il n’existe tout simplement pas.

 

La méditation m’a vraiment aidée à me canaliser. Je pratiquais le soir, une fois que j’avais fini de travailler. Ça me permettait de mettre la journée derrière moi. Je m’étais consacrée aux autres, à présent c’était mon moment. J’ai essayé le matin, mais je suis hors service pendant environ deux heures après m’être levée. Méditer au réveil me rendormait. J’utilise le fond sonore « Sunset beach » parce que le rythme de l’océan m’aide à poser mon souffle et me relaxe infiniment.

Il y a eu des jours où je n’arrivais à rien et ça me déprimait, je trouvais ma guérison trop lente, j’en avais marre d’avoir mal, je voulais tout envoyer balader. Mais bon an mal an, je progressais. Le cerveau est un outil extraordinaire, qui apprend vite à condition d’être régulier. À raison de dix à vingt minutes de méditation quotidienne, j’ai acquis de nouveaux réflexes, et stopper les mécanismes négatifs avant qu’ils se mettent en branle est devenu chaque jour plus simple.

 

Mais ça n’était pas suffisant pour vaincre Démon n°2. Je n’arrivais pas à percevoir ma vie comme un tout. C’était plutôt comme une pile de trucs qui s’additionnaient, sans lien les uns avec les autres. Chaotique et sans le moindre sens. C’est là qu’est entré en scène le Bullet Journal. Le mien n’est pas du tout organisé aussi strictement que le préconise son inventeur. J’en ai retenu que ce carnet devait me ressembler, alors j’ai pioché plein d’idées dans l’article que Flow y consacrait (et qui m’a fait découvrir le concept).

 

carnet

J’ai investi dans un carnet que je trouvais vraiment beau en regrettant que tous mes efforts ne soient pas remboursés par la Sécu :P

carnet

Je n’ai pas la main très assurée, certes.

carnet

Oui, hem, j’aime « calligraphier » mon vieux pseudo.

carnet

Ce qui m’a vraiment plu, dans le principe du « Bullet Journal », c’est que ça m’a effectivement « recomposée ». Comme si le fait de mélanger des entrées de journal au récit de ma vie quotidienne, comme si lister sur le même calendrier tâches professionnelles et défis personnels m’avait aidé à assumer que j’étais « tout ça » et que j’avais le droit. Je n’étais pas obligée d’être scindée en plusieurs morceaux : prof, collègue, amie… Je pense d’ailleurs que cela a beaucoup influé sur ma relation avec mes élèves (de manière positive si j’en crois les rumeurs).

 

Je ne suis pas une personne constante, au contraire. Cela fait longtemps que je n’ai pas médité (à part le soir avant de m’endormir, ce que je fais souvent sans appli). Je vois bien que ça me manque, parce que je me laisse très facilement aller. Chassez le naturel, il revient au galop, dit-on. Bah moi au naturel c’est une fille qui se couche tard même quand elle doit se lever tôt, qui boit du café même quand elle sent qu’elle préférerait un thé, juste parce que j’ai un penchant pour la vie en speed et les émotions en montagnes russes. Quand je fais tout pour être plus sereine et en phase, je trouve ça génial, et quand je ne le fais pas, j’ai l’impression que tout ce calme et ce bien-être sont aux antipodes de ma personnalité.

Du coup, j’ai besoin de coups de pouce réguliers, et ça je le trouve principalement dans la lecture. Celle de Flow, dont les numéros se ressemblent tous mais dont les articles m’aident à me relaxer, et de Mathieu Ricard (je relis souvent Plaidoyer pour le bonheur et je conseille vivement Le moine et le philosophe, co-écrit avec son père, Jean-François Revel). Mais j’aime aussi me plonger dans un bon roman. J’ai lu quelque part que la lecture déclanchait les mêmes mécanismes dans le cerveau que la méditation – ceci explique peut-être cela. En tout cas, lire incite à la lenteur et au cocooning. D’ailleurs, je n’ai rien lu ces deux dernières semaines, alors j’ai acheté L’enchanteur de Barjavel après avoir lu la chronique du Golb.

 

Sinon, reste la technique ultime, que je teste aujourd’hui : tomber malade. T’as de la fièvre, zéro cerveau et t’es crevé, alors tout ce dont t’as envie c’est d’une tisane qui sent bon et d’une couette. Perso, si on ne m’oblige pas à travailler et que je ne suis pas mourante, j’aime bien être malade :)

 

Tout ceci pour dire que je ne suis pas une personne équilibrée. Je ne sais pas si je parviendrai à le devenir. Ce qui a changé, c’est moins ce que je suis que la manière dont je deale avec. Je vais beaucoup mieux, en partie parce que je m’accepte et que je me protège. Par exemple, je suis toujours hyper sensible aux événements extérieurs. Un attentat, l’annonce de la maladie d’un collègue, les coups de blues de mon père, l’affaire Maëlys… m’affectent profondément et peuvent tout à fait me plonger dans l’angoisse. L’autre jour, je roulais en écoutant un vieux morceau de techno, il faisait très beau, et j’ai eu l’impression d’avoir un aperçu de la dépression : je ne ressentais rien d’autre qu’un accablement total. Le ciel me semblait lourd, la campagne grise, comme si j’étais piégée dans un cauchemar.

Dans ce dernier cas, j’ai juste… laissé passer l’orage. J’ai admis que je me sentais très mal et supposé que ce sentiment disparaitrait. J’ai attendu et – c’est important – sans culpabiliser au motif que je n’avais aucune raison de me sentir comme ça. Pour les actus c’est pareil, j’ai pris beaucoup de recul et si c’est trop dur, je coupe ma radio et ignore le fil de Google Actu pendant des jours, voire des semaines (en vacances par exemple je passe à côté de tout ce qui arrive dans le monde). Le matin, je prends deux comprimés d’Euphytose au moindre signe d’angoisse. Si mon père va mal, j’en parle calmement avec Mathias, et tente de me souvenir qu’on passe tous par là, et qu’on survit. Je lui envoie des textos pour lui dire que je pense à lui.

 

En fait, on pourrait dire que je ne me repousse plus. En revanche, j’essaie de me confronter le moins possible à ce qui peut me mettre à terre. Je prends mes distances avec le monde et j’essaie de me concentrer sur ce qu’il m’apporte de positif. Ça peut se traduire par une liste de trucs cools, pour me souvenir que ma journée ne s’est pas résumée à UN événement désagréable.

Je m’exprime mal, mais je n’essaie pas de dire que je me coupe du monde ou que je repousse toute émotion négative. J’essaie d’équilibrer mes réactions, c’est tout. J’identifie les moments où je m’emballe et à ce moment-là, je recule.

route

Ce n’est pas facile tous les jours. Ces derniers mois, j’ai passé de longues soirées sur mes jeux vidéos, parce que cela me déconnecte complètement de la réalité… et de moi-même. C’est une véritable soupape, mais je l’ai parfois regretté, parce que cela représente autant de temps que je ne passe pas à écrire, par exemple. Malheureusement, je suis parfois fatiguée de faire des efforts. Cet équilibre que j’appelle de mes voeux me demande une attention constante. Alors, parfois, je préfère juste enfiler les fringues de quelqu’un d’autre.

 

 

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