Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

[Journal d’écriture] La page blanche

Il y a quelques années, j’avais partagé avec vous deux journaux, dépubliés depuis, et republiés aujourd’hui. Mes pages blanches s’empilent, et m’ont donné envie de recommencer. (oui parce que j’aime m’imaginer un empilement de pages blanches. J’aime m’auto-flageller. Je me représente comme une espèce de Jack Torrence, qui sortirait férocement de sa machine à écrire un beau paquet de feuilles immaculées. Je suis écrivain, moi, monsieur ! Il n’y a que moi pour ne pas me rendre compte que je n’écris rien…)

 

Un des trucs qui me pose le plus de problème, quand j’écris, ce sont les pages déjà rédigées. Ça peut paraître bête, mais parfois, quand je suis emportée par la musique, j’écris sans trop me soucier du résultat. Et il se trouve, à la relecture, que ces passages, s’ils ne sont pas à jeter, ne sonnent pas comme je le voudrais. J’y repère des phrases maladroites ou des émotions mal exprimées, des trucs que je trouve après coup cucul ou mal amenés. Pourtant, je suis incapable de juste les effacer, de reprendre à zéro. Parce qu’il y avait quelque chose, que j’ai peur d’oublier (je pourrais tenir plusieurs sessions de psychothérapie sur ma peur d’oublier des détails auxquels je ne trouve pas d’intérêt.) Et me voilà bloquée, comme dans une toile d’araignée dont je n’arrive pas à me débarrasser. Je sais que je pourrais biffer ou commenter, mais je ne le fais pas non plus, parce que c’est ce que je fais dans mon mémoire universitaire, qui m’inspire une réelle panique, et que je ne veux pas que mes fictions suscitent en moi le même rejet.

 

Une autre chose qui me bloque complètement, c’est la musique. J’en parlais pourtant dans mon précédent journal comme d’un déclencheur. Et ça peut l’être ! Comme ça peut provoquer tout l’inverse. Certains morceaux font office de catharsis et me laissent accroire que ces émotions pourraient être libérées sous forme de mots. Mais pas du tout. La musique les balaie aussi sûrement qu’une lame, et me laissent exsangue. C’est une frustration énorme pour moi, cette défaite des mots. Comme si la musique en faisait une boulette de papiers serrée dans un poing et balancée au loin.

Quand j’écoute ça par exemple, c’est un putain de ras-de-marée. J’en garde limite la trace de mes ongles au creux des paumes. Mais y’a strictement rien à en dire.

 

Et puis il y a le doute. Coucou, le monsieur au chapeau ! (référence au Bazzart, désolée, c’est sorti tout seul.) Je n’écoutais jamais cette saloperie quand j’avais quinze ans, si ? Le type qui, à chaque mot que tu frappes, susurre derrière ton épaule « c’est pas terrible, ça, mais tu en as conscience, je suppose. » Le pire, c’est que je pensais qu’avoir lu l’intégralité des chroniques littéraires de Jean-Marc Proust m’aurait vaccinée, parce que les romans dont il parle sont vraiment très mauvais, et que je sais que je vaux mieux que ça. En fait, maintenant, à chaque fois que j’écris trois mots, je rédige dans ma tête le commentaire ironique que je pourrais en faire.

En même temps, quand ce qui t’a poussée à écrire, c’est un désir d’absolu, à moins de t’appeler Baudelaire ou Hugo, t’es amenée à te casser la gueule.

 

Il faut bien admettre que j’écris trop facilement sur un coup de tête. Que je voudrais écrire des histoires et ne suis capable que de produire des polaroïds. C’est ainsi que j’ai écrit ça :

L’aube sonnait aux portes de sa mémoire. Elle lui intimait de se réveiller, alors qu’il s’accrochait aux bribes de sommeil qui s’effilochaient autour de son visage. Il ouvrit les yeux. Pas une aube, putain. Le crépuscule. Les zébrures électriques du soleil qui zigzaguait entre les nuages. Une autre nuit étendue sur la terre comme une putain de promesse. Un mensonge qui s’élevait de l’horizon à la faveur d’un espoir. Steve se laissa gagner par l’enthousiasme de cette nuit qui sourdait de la terre pour effacer une nouvelle fois toute trace du passé. Chaque soir était une occasion de fuir qu’il ne saisissait pas.

C’est plus long, en vrai (ça fait deux pages). Mais ça m’a pris une heure. C’est ce que je veux dire quand j’entends Hell’s Bells. J’en ai écouté l’intro en boucle pendant tout ce temps-là, juste pour sortir ça.

 

Et c’est ainsi que, après avoir juré que j’étais bien incapable d’écrire alcoolisée, je pourchasse le lâcher prise à grandes rasades de bière. Ou alors, je noie ma frustration dans DA2 ou Civi. J’évite consciencieusement de penser pour ne pas affronter la page blanche ou pire, les ratures que j’y appose (je préfère penser que je n’ai rien à dire, que d’imaginer que je n’ai pas le talent pour ce faire.)

 

Hier soir, j’ai relu la plupart des nouvelles que j’ai écrites (et achevées !) Des réponses à des appels à textes, jamais publiées (pas toujours envoyées, non plus. Je suis pas là pour pleurer sur mon sort, ok ?) Un truc qui me terrifie, c’est que le texte qu’en un sens je trouve le meilleur est aussi celui que j’aime le moins. Je – ne – comprends pas – comment j’ai pu écrire un truc pareil. C’était pour l’AT « Mort dents lames » et je sais, en revanche, pourquoi je ne l’ai pas fini. J’en suis ultra fière, parce que je ne sais pas comment je m’y suis prise pour écrire ça. Je continue réellement de penser que c’est « bien » écrit, au sens où… Ça dit bien ce que je voulais que ça dise, mais c’est le truc le plus immonde que j’ai jamais produit.

Impression très étrange en parcourant le projet « Kyle/Dan » : je suis incapable de dire qui, de Mu ou moi, a écrit quoi.

 

Je me demande si je ne devrais pas auto-éditer ces nouvelles. Je pense souvent à mes piles d’inachevés, beaucoup plus rarement à ces histoires que j’ai menées à terme et que… j’aime bien, pour la plupart. Celles que j’ai relues ne me paraissent pas si merdiques que ça. J’y vois des défauts, c’est certain – la récurrence de ces présents de vérité générale que j’ai empruntés à bien plus talentueux que moi, notamment. Ça vaudrait peut-être le coup d’y penser… Et ça sera sans doute plus constructif que de m’appesantir sur mes actuelles pages blanches.

 

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Une réponse à “[Journal d’écriture] La page blanche”

  1. Maloriel dit :

    Je me demande si une partie du problème ne provient pas de ton rapport à l’intensité : tu es comme moi je crois, accro à l’intensité. Besoin d’émotions fortes, de bouleversement, besoin d’absolu à tous les coins de rue. Ce qui provoque dans la vie quotidienne tout comme dans la rédaction d’une histoire beaucoup de frustration. Soit on se sent dépassé par des émotions qu’on n’arrive pas à canaliser, soit on ne produit que des passages dont on n’est plus au moins satisfait le lendemain (d’ailleurs l’extrait que tu as mis là montre à quel point tu écris incroyablement bien !), mais qui sont tous des tentatives de traduction de cet absolu auquel on goûte à ce moment-là, et qui nourrit cette envie, ce besoin d’écrire.
    Partant de là, je vais te dire comment, pour ma part, je gère le problème de l’intensité : sachant qu’il n’est pas possible, et même souhaitable je pense, d’être tout le temps dans l’intensité (ce serait asphyxiant, en vrai), il faut réintroduire de la légèreté. Dans sa vie, et dans son rapport à l’écriture aussi. Je me rappelle toujours de cet adage, même si je ne sais plus qui l’a sorti en premier : « writing is fun. if not, make it. » C’est quelque chose que je garde toujours à l’esprit, un peu comme le conseil de King de « toujours dire la vérité ».
    Alors pour moi, apporter de la légèreté, ça peut être se rappeler le plaisir simple d’écrire, de former des phrases, de faire des jeux de mots, créer des situations, donner vie à des personnages à travers leurs interactions, et pas seulement la contrainte de faire bien, voire magnifique, chaque fois qu’on décide d’écrire. C’est aussi, tout simplement, raconter des trucs légers dans ce qu’on écrit. Un peu comme en méditation, se mettre à écrire sans se sentir obligé d’accomplir quelque chose, juste tracer sa route, voir où ça nous mène, bref, s’amuser, s’autoriser à voyager, à expérimenter, à faire des détours.
    L’écriture c’est beaucoup de boulot, beaucoup d’investissement. Et c’est aussi passionnel. J’aime bien comparer la rédaction d’un roman à une histoire d’amour. On a des hauts et des bas avec sa propre création. Mais au final, quand on se retourne sur le chemin parcouru, ça fait une sacrée aventure. Y a eu de la frustration, y a eu des moments de grâce, y a eu des doutes, y eu des rigolades, y a eu des ratés… il y a tout eu. Et c’est ça qui est vraiment chouette, au fond. L’ensemble du voyage, et pas seulement les moments suspendus, hors du temps. L’ensemble de l’histoire est cool. Aussi bien celle que tu écris que celle que tu as vécu en l’écrivant, cette histoire.
    Voilà un peu mon point de vue :)

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