Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

[Journal d’écriture] Trahison versus mensonge romanesque

Cela fait un moment que je réfléchis à la manière dont je pourrais partager avec vous cette activité par définition solitaire qu’est l’écriture. J’ai souvent pensé que ce type de billet seyait mieux aux artistes visuels, qui pouvaient en profiter pour montrer l’évolution de leur travail en cours. Et puis, j’ai commencé à réécrire mon tout premier roman, et il m’est apparu que c’était le projet idéal pour vous en faire découvrir les coulisses. En effet, je ne pars pas de rien et suis donc confrontée à des réflexions bien précises, alors que quand je me lance dans la rédaction d’un texte, je le fais souvent à l’aveuglette et que partager mes sources avec vous ne présenterait, à ce stade, aucun intérêt particulier.

Donc, voici le premier volet de ce journal de bord, en espérant que vous trouverez autant de plaisir à le lire que je n’en ai à l’écrire !

Mardi 12 juillet 2016

J’ai menti

L’autre jour, Muriel me rappelait fort justement ce conseil de Stephen King à qui souhaite raconter des histoires : il faut toujours dire la vérité. Sa vérité. Cela signifie employer un mot d’argot si c’est celui-là qui sort à ce moment et qu’en employer un autre nous semblerait incongru ou artificiel. Cela veut aussi dire parler de ce qu’on connaît et – ça c’est mon interprétation personnelle – ne pas se trahir.

Or, quand j’ai écrit mon premier roman, je n’ai pas osé dire la vérité. J’avais peur de me dévoiler, alors j’ai essayé de camoufler des détails, d’étouffer des voix, le tout en ornementant ici ou là afin de parfaire l’illusion.

Évidemment, c’est un échec total : avec tous ces subterfuges, mon intrigue ne tient plus la route et les motivations des personnages sont devenues parfaitement obscures. Le pire, c’est que j’ai aussi beaucoup dit la vérité, par petites touches inélégantes, et que ça rend le résultat d’autant plus bancal.

Alors aujourd’hui, j’ai tout recommencé. C’est « l’année de l’épanouissement » : je pense que je n’aurais pas pu le faire avant. J’ai beaucoup réfléchi à ce roman ces derniers mois, à la vérité qu’il devait porter, mais c’est seulement maintenant que je vois exactement ce que je dois faire. C’est un sentiment assez exaltant !

Bien sûr, je ne vais pas tout réécrire. Il y a plein de choses que j’aime dans ce texte. Mais déjà, je sais que toute la première partie est à revoir.

Ce que j’ai dissimulé à mes lecteurs

Par exemple, Stig ne s’appelle pas Stig, et Anaël ne s’appelle pas Anaël. Ces personnages existent dans mon imaginaire depuis très longtemps. Depuis Âmes perdues, pour ne rien vous cacher – même pas honte. Quoi que si : c’est parce que c’était trop personnel que je ne l’assumais pas et que j’ai voulu les déguiser. Non seulement ils sont nés d’une lecture que j’ai effectuée avec la naïveté et le romantisme total de mes quinze ans, mais en plus ils m’ont réellement accompagnée tandis que je grandissais. Je me suis inventée des tas d’histoires nous mettant en scène, eux et moi.

Anaël s’appelle en réalité Manu. Et Stig s’appelle Marco, mais ce n’est pas le nom que j’emploierai dans ma réécriture parce que je me souviens que quand j’ai voulu mettre en scène un personnage de ce nom dans ma toute première (et navrante) novella, ma copine Élise m’avait regardé d’un air consterné et m’avait dit « Tu vas vraiment l’appeler comme ça ? » Donc, ce sera ma seule concession au bon goût :D

Manu et Marco (Luca, dans le roman ; je conserve l’affiliation italienne1) ont, du fait de leur longévité, un background très développé, que j’ai en partie défiguré. C’est leur histoire commune qui est en fait la base du roman. Et lors de l’écriture, j’ai déporté le sujet sur le cirque, d’où un élément déclencheur bidon et maladroit.

Du coup, dans la nouvelle version, j’en suis à six pages presque entièrement nouvelles, qui ne traitent que de cela. Exit le cirque étrange apparu dès la page 2, exit les personnages secondaires inexistants. J’ai un peu déformé la chronologie de leur histoire, je l’ai déplacée dans un autre contexte géographique et ai pris quelques libertés avec les faits… Mais cela reste de la broderie romanesque, et ce n’est pas une trahison, parce que ces ajustements me permettent d’aborder d’autres choses tout aussi personnelles et donc vraies…

C’est marrant, parce que je me souviens que, plus jeune, j’ai été extrêmement marquée par le roman d’une amie de Muriel, qui dénotait certes une certaine naïveté, mais qui était hyper original et personnel. Je me sentais nulle à côté, incapable de produire quoi que ce soit qui me ressemble.
Mais j’étais aussi persuadée d’être une copy of aIl faut trouver sa propre légitimité avant de pouvoir écrire.

Mercredi 13 juillet 2016, 8h30

La difficulté à construire ses personnages

(Absolument aucun rapport : je viens de me souvenir de mon rêve de cette nuit. J’allais chercher Sire Cédric à l’aéroport. Il était passé par le secrétariat de Sainte-Thérèse et m’avait apporté une brochure pour la sortie d’un film d’animation sur les Grands Anciens.

J’arrivais moi-même de Sainte-Thérèse, d’ailleurs, vu qu’en fait ce sont leurs locaux qui donnaient sur le terminal, et je venais de passer par un conduit d’aération et une passerelle où j’ai eu un vertige de tous les diables, en compagnie de Géraldine qui me faisait la gueule, hyper vexée que je lui ai soutenu que c’était bien New Order qui était né des cendres de Joy Division.)

Donc, je disais, les personnages. J’ai longtemps pensé que j’étais incapable d’écrire de bons personnages, et c’est, je pense, principalement la faute à la critique d’un éditeur indélicat, qui m’a profondément blessée. Il m’a dit que mon texte était complaisant2. Je me faisais plaisir, ça se voyait et ça lui avait carrément déplu. Après cela, j’ai passé mon temps à me triturer les méninges pour créer ex-nihilo des personnages et des intrigues qui ne me ressemblaient pas du tout.

Il va sans dire que les textes dont je suis le plus fière sont précisément ceux qui me ressemblent et me parlent. Je pense à deux en particulier : une nouvelle qui devrait être éditée l’an prochain (j’allais dire « si dieu le veut » vu que la sortie du bouquin traîne depuis deux ans – no offense aux éditeurs :)) et Jack of spades, ma nouvelle sur Jack l’Éventreur, que je vous ferais lire si vous voulez.

Et je n’ai pas l’impression que mes écrivains préférés aient créé des personnages qui leur étaient étrangers : y’a qu’à lire Angemort de Sire Cédric, les Musiques de la Frontière de Silhol, et je ne parle même pas des vampires d’Anne Rice, dont elle est tellement amoureuse qu’en effet, ça en devient lassant. Ces gens aiment profondément leurs créatures et leurs intrigues, et c’est pour ça qu’elles sont si originales : ce sont les leurs jusqu’au bout des ongles. Alors, bien sûr que ça se voit, que ça leur a fait plaisir d’écrire ça. C’est un peu le but !

Cet éditeur aurait pu se contenter de me dire que l’intrigue était mal ficelée et/ou mon style maladroit.

Larme / Stig / Luca

Dans la tooooute première version de mon livre, le personnage principal s’appelait Larme. Oui, ce nom est débilissime. Mais j’avais dix-sept ans et je venais de lire Neverwhere, donc zut3.

Après lecture des quelques très gentils amis de l’époque qui ont bien voulu se taper cette bouse, dont ma sœur, fidèle au poste depuis dix ans (♥), j’ai – presque – tout recommencé. Je crois que la seule chose que j’ai gardée de ce premier jet, c’est le palais de la Reine des Neiges. (Le premier qui chante ce à quoi je pense est viré).

Stig a remplacé Larme. Le personnage a tout de suite souffert d’un défaut majeur. A la base, il s’inspirait d’un autre de mes « amis imaginaires » qui s’appelait Olivier. Or, Olivier, je ne le connais pas si bien que ça – je l’ai d’ailleurs plus ou moins évincé depuis (il fait une brève apparition dans le roman). De plus, j’ai fini par introduire Anaël. Et ça, c’était forcément le début de la trahison, parce qu’Anaël et Olivier n’ont évidemment pas du tout la même relation qu’Anaël et Marco.

Olivier a donc été remplacé par Marco au fur et à mesure de l’écriture, mais le mal était fait.

De la complaisance

Et oui, je l’avoue, Luca/Marco et moi, on a plein de points communs.

Je ne suis pas sûre de ce que Flaubert voulait dire quand il a déclaré « Madame Bovary, c’est moi ! » Est-ce qu’elle le représente vraiment ou est-ce parce qu’il a tant travaillé à l’écriture de ce roman qu’il se l’est totalement appropriée ? Un peu des deux, j’imagine.

Le personnage de Manu doit beaucoup à l’homme qui partage ma vie (toutefois, ce dernier ne boit pas autant :)). Luca est un avatar de ma propre personne, version « + » : plus désemparé, plus fou, et plus… masculin :D

Je n’aurais pas dû attacher tant d’importance à la remarque de cet éditeur, mais à l’époque je ne savais pas faire la différence entre la critique constructive et celle qui vous détruit. Je veux dire par là qu’elle est peut-être pertinente, mais qu’à moi elle ne me sert à rien. Elle n’émane pas de quelqu’un que j’admire (j’ai lu un roman de cette personne qui m’a plutôt déplu4) et elle ne répond pas à mes questionnements. J’en reviens à ce que j’expliquais dans Les mots silencieux l’année dernière : si le commentaire est formulé par une personne pour qui on n’a aucun respect à la base, elle tombe forcément à plat. Je ne me soucie pas de ce que mes voisins pensent de mon train de vie, donc pourquoi m’inquiéterais-je de l’avis de quelqu’un qui a commencé par me dire qu’il avait « survolé » (sic !) mon texte ?

De l’amour !

J’ai mis énormément de temps à assumer le fait que, avant d’être un roman de fantasy relativement sombre (avec plein de passages marrants aussi – enfin, qui me font rire moi, puisque j’aime me vautrer dans l’auto-complaisance), ce texte était une histoire d’amour.

Comme la référence à Ghost et Steve était évidente pour moi, j’avais peur qu’on me prenne pour une copie sans profondeur (en plus donc, de ne pas assumer une lecture très personnelle). Je craignais aussi que tout le monde ne se foute de ma gueule, en vertu de mes goûts de midinette pour les amours gays (que je tiens d’Anne Rice, soit dit en passant. J’ai eu une adolescence gothique tout à fait classique :P)

Mais je dois l’admettre : j’adore les histoires d’amour. Je ne suis pas pour autant fan de comédies sentimentales. J’ai vu Coup de foudre à Notting Hill, dont je ne me souviens pas. Pretty Woman m’a à peine plus marquée. Bon, je ne vais pas vous mentir non plus, à treize ans j’étais fans de Dirty Dancing.

Par contre, j’ai adoré l’adaptation de Raison et Sentiments par Ang Lee, celle de Jane Eyre par Zefirelli, Roméo et Juliette, The Crow (y compris la série…) La relation que Spike entretient avec Buffy est une raison non négligeable de mon amour pour la dernière saison de la série… Bref, pour moi l’histoire d’amour n’a pas nécessairement à être le cœur de l’intrigue, mais s’il y en a, je suis quand même vachement contente.

Voilà, c’est la fin de ce premier volet. J’espère qu’il n’était pas trop long !


1 Et puis parce que Suzanne Vega.

2 C’était à propos d’une nouvelle, sans rapport avec le roman dont je parle ici.

3 Oui, ça fait donc dix ans que je planche sur le même roman. Je finis invariablement par le trouver mal écrit, et pourtant vous n’imaginez pas comme j’ai progressé.

4 En fait je crois que je confonds deux éditeurs qui, chacun à leur manière, m’ont vexée. Voir plus bas.


 

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7 réponses à “[Journal d’écriture] Trahison versus mensonge romanesque”

  1. Maloriel dit :

    C’était en effet passionnant ! C’est bien que tu aies fait toute cette réflexion et que ça aboutisse à l’envie de remanier un vieux projet, plus sereinement. Je ne peux que plussoyer parce que moi aussi, j’adore les histoires d’amour, et que j’ai intérêt à assumer aimer me faire plaisir, car jusqu’ici, le texte dont je suis le plus fière, c’est… ma fan fiction de Dragon Age :)
    Bisous !

    • Nathalie dit :

      Et je pense que tu as bien raison de l’être, parce qu’à partir du moment où l’on parvient aux objectifs qu’on s’était fixés et que le texte reflète sa propre vérité – ce que l’on voulait dire, en toutes lettres -, on a toute légitimité à éprouver la fierté du travail bien fait !

      Pour ma part, je m’éclate vraiment dans cette réécriture parce que je n’ai plus de tabous, je m’autorise enfin à faire exactement ce dont j’avais envie, sans me soucier du qu’en dira-t-on.

      Merci pour ton commentaire, je suis contente d’être parvenue à rendre ce processus intéressant !

  2. Fileuse dit :

    Je n’ose pas trop me lancer sur une trame romanesque. Actuellement, je suis plus à mon aise dans le récit personnel… Actuellement, je participe à un atelier d’écriture, ça m’aide bien.

    • Nathalie dit :

      Oui, j’ai vu ça sur ton blog et je dois dire que cela te va très bien – faut dire que j’adore ces instantanés, qui ne sont pas si faciles à écrire. Tu réussis fort bien à retranscrire « la vérité » à travers ces bribes éparpillés (j’ai particulièrement aimé la description de ton bureau, va savoir pourquoi :))
      D’après moi, le récit personnel est difficile, car il faut trouver l’équilibre, afin de dévoiler seulement ce que l’on juge bon de partager. Je suis très à l’aise dans l’exercice quand il s’agit d’écrire des billets blogs, beaucoup moins dans un format plus long (j’ai commencé l’écriture d’un roman autobiographique qui me pose pas mal de questions…)

  3. Entdaurog dit :

    Un post passionnant, qui montre bien qu’un bon texte ne peut être que vécu par l’auteur, et non concocté au moyen d’une recette prédéfinie…Et qui incite forcément le lecteur à être actif dans sa lecture et non à recevoir le récit comme un « produit »…Je lirai ton roman quelle que soit sa date de parution !

    • Nathalie dit :

      Je ne sais pas si le lecteur a besoin d’être conscient de tout cela… Bon, je déteste les gens sans imagination qui pensent qu’un texte n’est qu’un travail d’artisanat et qu’il suffit juste de s’y mettre. Mais je crois que tu me fais trop d’honneur : même si je n’essaie pas d’appliquer une quelconque recette, ce n’est pas parce que je réfléchis que mon roman est bon :) Merci en tout cas !

  4. Entdaurog dit :

    Bien sûr que non ! Aucun auteur ne peut avoir la certitude de trouver ce qu’il écrit bon (ce qui n’empêchera pas, le cas échéant, un autre lecteur d’y trouver des merveilles), à moins de faire comme Dan Brown (dont lui et ses semblables étaient la cible de ma précédente remarque).

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