Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Le puzzle

Je me suis longtemps vue comme une créature en formation. J’ai cru évoluer par mutations, parfois foudroyantes : la colère me conduisait à déchirer le voile, et j’émergeais alors de ce que je découvrais avoir été une chrysalide. Ou alors, je m’imaginais accoucher d’une version plus complète de moi-même. Parfois c’était agréable, comme si un jardin poussait dans ma poitrine. D’autres fois, j’avais plutôt l’impression d’être anéantie par un chest-burster.

 

Assez logiquement, cette conception m’a amenée à espérer que je pouvais influencer les cycles. J’ai été une fervente adepte des nouveaux départs. Si je le souhaitais, je n’avais qu’à fermer une porte et m’en aller voir ailleurs. Chaque déménagement a donc été l’occasion de mises à plat résolues. Quitter ma première chambre d’étudiante devait m’offrir la chance d’établir des fondations plus solides sur un terrain moins mouvant. Recommencer dans une nouvelle filière me permettrait de faire table rase. Adieu dépression, et bonjour l’avenir ! Et ainsi de suite.

 

Parfois, ça fonctionne. Certaines fuites amorcent bel et bien de magnifiques voyages. J’ai rencontré la plupart de mes amis – et Mathias ! – après avoir enterré mon adolescence, lors de ma deuxième année de fac. Je suis revenue de l’autre côté de l’Atlantique forte d’une confiance nouvelle et de souvenirs émerveillés. J’ai emporté ma nostalgie en Australie et l’ai noyée dans la Swan River.

 

Je ne me débarrassais jamais vraiment des choses que je confiais aux quatre vents. D’une manière ou d’une autre, elles se retrouvaient toujours au même endroit : au grenier. C’est le propre des objets magiques, ils retournent toujours à leur place. On n’exorcise pas les démons. On les confine. Rien ne se perd, rien ne se crée…

 

Alors je me suis dit que si je parvenais à faire le tour de moi-même, je trouverais la paix. J’ai agrippé l’échelle, soulevé la trappe, et suis allée examiner ce que j’avais entreposé. Je pensais que si j’avais conscience de tout ce qui s’entassait là-haut, je ne serais plus hantée. Les coups dans les murs et les trucs qui volent, ça fait peur seulement si on ne s’y attend pas.

Le puzzle assemblé, j’atteindrais la version ultime de moi-même, solide et épanouie.

 

Mais t’as jamais terminé le puzzle. De nouvelles pièces s’y ajoutent sans arrêt, jusqu’à ta mort. Et c’est quand même vachement réconfortant. Avant, je pensais que ça m’empêchait de vivre. Comme Maddie, je me disais : «  À mesure que j’avance, mon bagage s’alourdit & même lorsque je n’avance pas, même lorsque je regarde en arrière, il s’alourdit encore. » Tous ces souvenirs qui s’accumulaient m’éloignaient chaque jour un peu plus de présent, c’est pourquoi je devais en avoir une conscience claire : je me tiendrais alors comme une reine au sommet de ma décharge.

 

Maintenant, je ne le vois plus comme un fardeau, mais comme un trésor. Mon présent, c’est précisément ça : un musée vivant. Une nef, qui m’emporte et que j’emporte autour de moi. Ce n’est pas un cimetière. C’est une constellation, où chaque symbole est aussi une histoire, écrite ou en devenir.

 

*

 

Ce que je trouve complètement dingue et au moins tout aussi génial, c’est que toute chose vécue, qu’il s’agisse d’un événement « réel » (un drame, une rencontre, une année universitaire, un premier job, une fête, un…) ou d’une « fiction » (un rêve, une lecture, un phantasme, un démon, un signe) s’inscrit en nous de la même façon. Pour moi, Ghost et Steve sont tout aussi tangibles que le souvenir d’une dispute avec ma mère. Les orques qui attendent sous la surface de mes océans intérieurs m’effraient autant que mes élèves les jours où je ne vais pas bien. La lecture de l’Histoire de Lisey m’a autant façonnée – ou révélée – que ma rupture avec Julia. Pour moi qui suis incapable de vivre sans recourir à la fiction, comprendre que toute histoire personnelle en était nécessairement une a été une révélation.

 

Il n’y a pas de vérité. Il n’y a que les mots que je pose et ceux que je tais. Les ratures et les phrases effacées. Mon passé n’est pas une réserve avec des étagères pleines de souvenirs définitivement étiquetés. Il n’est même pas une dimension perdue à laquelle je ne pourrais accéder que dans un état de conscience modifié. Il est plutôt comme le Voile dans Dragon Age 1… Il est partout. Il est une composante de mon présent. Quand on y pense, d’ailleurs, le présent est une chose beaucoup moins concrète que le passé. On vit plus dans le souvenir de la minute qui vient de s’écouler que dans la conscience aiguë de la seconde en cours.

 

Le passé, mon histoire, n’a pas de forme fixe. Comme les récits que je joue dans ma tête et parfois, quand je suis seule, avec tout mon corps, c’est un présent sans cesse invoqué et remodelé. C’est un puzzle dont les pièces peuvent être réagencées.

 

1 Ou Dieu, pour les chrétiens, du moins je crois.

 

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4 réponses à “Le puzzle”

  1. Maloriel dit :

    C’est un très beau billet et j’aime beaucoup la comparaison avec la nef/constellation. C’est « amusant » parce que ça fait écho à des questionnements que j’ai pas mal eu ces derniers mois. Cette idée de finir par devenir quelque chose d’à peu près fixe. Cette idée de vaincre les démons qui reviennent cycliquement me hanter. Et puis comme toi, je me suis dis que ce n’était pas grave, d’être cyclique, instable. Ça voulait juste dire qu’on était vivant :)

    • Nathalie dit :

      C’est ça ; et puis, comme je le disais, ces démons sont multiformes. Quel que soit l’agencement des pièces du puzzle, on les retrouvera quelque part, au moins un morceau, mais ça pourrait être intéressant de voir comment celui-ci interagit avec les étoiles de ce bout de constellation.

      J’étais fatiguée de lutter, je me découvre plus forte de savoir les démons intuables. Faut dire que contrairement à Buffy, je ne sais pas ce que je ferais si je n’avais plus ces combats, après tout c’est le ring qui définit mes contours…

      Merci pour tes compliments :)

  2. Eliness dit :

    J’aime énormément ce texte, il s’en dégage une forme d’apaisement et de paix enfin atteinte qui me plaisent énormément. D’acceptation, surtout – c’est le mot que je cherchais. Tu sembles de plus en plus sereine avec toi-même, et c’est beau à lire =)

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