Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Ma lecture très contrastée des Magiciens de Lev Grossman

Les magiciens raconte l’histoire de Quentin, un ado ordinaire, quoique brillant, qui rêve qu’enfin sa vie commence. Un môme empli d’une fureur de vivre qui fond comme neige au soleil dès qu’elle se brise sur la vitre de la réalité.
Alors il se réfugie dans l’œuvre de Christopher Plover, créateur d’un univers appelé Fillory (très, très proche de Narnia) et dont les chroniques ont marqué le jeune garçon de manière indélébile. Si seulement un tel monde pouvait exister… Si seulement la vie n’était pas si banale et prévisible.

Et puis, un jour, Quentin est convoqué à un examen un peu spécial, qu’il réussit haut la main car, rappelons-le, il est extrêmement intelligent. Et voilà : il est admis. À Brakebills, école de magie.
Son aventure peut commencer. Lui aussi, il va pouvoir vivre dans son propre roman. L’infini de la vraie vie s’ouvre à lui.
Mais le décor a toujours son envers. La vie dans le monde magique n’est pas exempte d’ennui, ni de drames. Et Quentin, qui possède un bon potentiel dépressif à la base, va découvrir que le vernis de la fiction ne suffit pas. Au fond, la vie est toujours décevante.

les magiciens illustration de Frédéric Perrin

Un tel scénario avait absolument tout pour me plaire. Je pouvais totalement me reconnaître dans le personnage de Quentin. Ado, et même adulescente, j’ai souvent été confrontée à cette impression que la vie n’était jamais assez : les émotions qui me traversaient me semblaient fantomatiques et tous les événements qui émaillaient mes journées paraissaient triviaux, dénués de profondeur. Manquaient le sens et la puissance. J’aurais voulu être terrassée, au lieu de cela j’étais emportée par le courant.

Un autre point que j’ai d’abord beaucoup aimé, c’est l’intertextualité. Quentin est nourri de références littéraires ou cinématographiques qui enflamment son imagination et auxquelles il compare sa propre aventure. C’est ce qui le rend tout à la fois réceptif et hermétique à ce qui l’entoure, car il a du mal à appréhender la réalité autrement que par le biais des mots, de la fiction. Il se visualise en héros d’une histoire, et c’est ce qui lui permet de donner du sens : il pense le monde comme s’il était déjà écrit. Il connaît les tenants et les aboutissants parce qu’il les a lus, il sait qu’une quête s’achève en victoire, mais que des péripéties le détourneront de son but.

 

Le problème, c’est que je m’attendais à ce que ces continuelles références à la fabrique d’une histoire aient un but. Il me semblait logique qu’elles finissent par démontrer leur futilité, parce que la vie, ce n’est pas un récit. Parfois, les aventures ne mènent nulle part. Les gens ne sont pas des PNJ placés sur notre route pour l’aider à aboutir. Or, même si Quentin est bien obligé de l’admettre à plusieurs reprises au cours du roman, au final, le scénario ne le détrompe pas. Chaque fois que le livre aborde l’absence de sens et la nature chaotique de la vie, c’est pour mieux saborder sa réflexion en replaçant l’histoire sur les rails d’un scénario convenu et mille fois lu, comme si les ressemblances entre tous les grands récits (contes, épopées, légendes) devaient prouver qu’il n’existe bel et bien qu’un récit possible, semblant justifier par là l’accession de Quentin au rang d’Élu.

Pire, Lev Grossman semble utiliser ses références dans le seul but de masquer l’absurdité totale de ce qu’il écrit. Je me souviens encore avec effarement d’un moment où, sur un mode totalement hollywoodien, les amis de Quentin apparaissent flottant à la fenêtre d’un trentième étage pour ramener Quentin à sa vie d’avant. La description est celle d’une scène d’un film de super-héros (et est assumée comme telle par le narrateur), dénuée de la moindre assise logique ou scénaristique, purement gratuite en somme. Et Grossman de se vautrer dans ce catalogue complaisant des clichés de l’imaginaire, comme quand il évoque le jeu pratiqué à Brakebills en le comparant au Quidditch, d’une manière qui semble indiquer que la référence se suffit à elle-même vu qu’elle n’a aucun intérêt scénaristique. Comme s’il masquait son manque d’imagination en citant ses références, vous savez, un peu comme quand les personnages d’une série remarquent d’eux-mêmes que la blague n’est pas drôle ou que le revirement de situation est absurde. Grossman, lui, ne sait de toute évidence pas quoi raconter, alors il pique des idées aux autres en se disant que s’il le fait remarquer, ça passera tout seul.

le roi magicien illustration de Frédéric Perrin

Parvenue à la fin du premier tome, qui est un amas de situations plus débiles et gratuites les unes que les autres, je n’étais pas du tout certaine de la manière dont j’aborderais le volume suivant. Tout, absolument tout ce qui arrive à Quentin se justifie de la manière suivante : vu qu’il a lui-même rejoint le monde imaginaire de ses lectures, qui finalement n’est pas imaginaire, tout doit s’y passer comme dans une histoire. Mais pourquoi ??? Puisque ce monde est finalement aussi réel que les autres ?
Bref.

J’ai toutefois entamé la lecture du Roi magicien, et bien m’en a pris. Là où une certaine scène de combat apocalyptique dans le premier tome m’avait tout simplement donné envie de jeter le bouquin par la fenêtre (enchaînement de scènes aléatoires, monstres plus ridicules les uns que les autres, absence de scénario soulignée par les protagonistes eux-mêmes), le second tome reprend de façon plus posée. L’univers est en place, et on suit ce qui advient des personnages – même si eux continuent de s’exprimer de manière complètement méta et ridicule : « C’est le début d’une aventure ! – Cette quête est la tienne, pas la mienne. – Si on est bien au début d’une histoire, alors ce qui devrait arriver après, c’est… » Heureusement, ces réflexions finissent par se dissoudre dans le courant, peu ou prou. Restent des descriptions poétiques et accrocheuses, le développement d’un personnage dont j’étais très curieuse (Julia) et des rebondissements inattendus – dont la fin, qui m’a beaucoup plu, quoique certains des nouveaux personnages manquent cruellement de relief et que ça ne m’aide pas à comprendre leur décision finale. Mais pour ce qui est de Quentin, ok, je marche.

 

Je crois que jamais aucun livre ne m’avait plongée dans de tels abîmes de perplexité. Je l’ai dévoré tout en le haïssant. J’ai parfois eu envie de le jeter par terre, dégoûtée par la surenchère dont son auteur faisait preuve, et par son propos faussement méta dont l’unique objectif me semblait de noyer le poisson, alors qu’il ne faisait que surligner l’absence totale de scénario. Je lirai le volume suivant, parce que j’ai mis trois jours à lire le deuxième tome (qui compte 494 pages), ce qui prouve qu’à mon sens il est mieux maîtrisé et plus intéressant que le premier ; je gage donc que le troisième devrait s’avérer encore meilleur. Je vous enjoins également à le lire : je ne suis pas la seule que ce livre ait profondément irritée et je serais très curieuse d’avoir votre opinion !

Les magiciens, suivi de Le roi magicien
Lev Grossman
L’Atalante, 2010

La critique de Natacha Fleurot sur Culturellement Votre
Celle de Sandrine Brugot Maillard sur Mes imaginaires
Et celle de Serial Lectrice

 

Billet précédent : | Billet suivant :


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Coups de coeur

Lecture aléatoire

Billets par thèmes

5 liens au hasard