Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Madeleines

Hier, j’ai relu par hasard ce si célèbre extrait de Du côté de chez Swann:

 

« Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. »

Marcel Proust, Du côté de chez Swann, 1913

 

Je n’ai jamais lu La recherche, alors je ne sais pas si Marcel Proust finit par obtenir l’« éclaircissement décisif » qu’il pourchassa dès lors, ni, à condition qu’il y fusse parvenu, si c’est le sentiment que je ressens à présent. Je ne sais pas ce que signifie se trouver soi-même. Est-ce même possible ? Qu’est-ce que soi-même ? Peut-on envisager une essence qui ne dépende pas du temps, et des strates ajoutées à notre personnalité par les événements extérieurs ?

Je ne sais pas. Mais certaines choses déclenchent pourtant de ces épiphanies, illusoires ou non.

Une épiphanie (je cite le Larousse, non que je vous prenne pour des tanches, mais parce que cela m’aide à circonscrire l’émotion), c’est « [la] prise de conscience soudaine et lumineuse de la nature profonde de… »

C’est bien ça ? Cette vérité à la fois transcendante et profondément intime qui traversa Proust et l’ébranla au point de consacrer sa vie à l’écriture de sept tomes remontant le fil jusqu’à la retrouver ?

Pour ma part, je n’aurai pas besoin de tant de lignes (prétentieuse !) ni même, sans doute, de la réponse à ma question « existe-t-il une chose telle que l’essence ? » Il suffit de l’avoir ressenti. Un moment, comme suspendu, où tout semble à sa place, et clair, lisible et intériorisé à la fois.

Où cette étincelle se niche-t-elle ? Pourquoi, comment le cerveau enregistre-t-il un parfum, un goût, une série de notes en particulier comme s’ils constituaient une part essentielle de nous-mêmes ? C’est étrange, parce que cette chose ne nous appartient pas. Nous ne l’avons même pas créée. Et pourtant, y être confronté à nouveau, des années plus tard, produit d’un coup ce clic qui ouvre l’abîme.

Une seule, éphémère fois.

 

« Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. »

 

Ça fait comme un petit choc. Une porte s’ouvre sur un truc vraiment immense. On le réalise parce qu’avant même d’avoir compris, on ne sait plus si on pleure ou on sourit. On a le sentiment d’avoir retrouvé un truc sans avoir la moindre idée de ce que c’est.

Les notes se mélangeaient. Chacune tombait claire et précise, comme les premières gouttes de pluie sur le bitume, mais en même temps j’entendais déjà la suite de cette mélodie que je croyais avoir oubliée – que j’avais oubliée. Je ne l’ai écoutée, n’y ai pas pensé, depuis… vingt ans ?

Et d’un coup, tout était à sa place, clair, aussi lisible que si la vérité avait été traduite en runes flottant autour de moi ; mais elles étaient en moi.

La linéarité abolie, sensation de flotter au cœur d’une bulle, une bulle qui serait soi, et où chaque chose existe simplement, dédouanée du temps. À ce moment, j’en ai la certitude, j’étais tout autant l’enfant découvrant ce disque que la femme appuyée au carrelage, les yeux fermés. Il n’y avait plus de temps. C’est peut-être l’absolu que je parais d’une majuscule quand, adolescente, je crevais de ressentir quelque chose de plus grand, quelque chose qui ne soit pas limité à la cage de mes os, aux frissons sur ma peau. En tout cas, c’était immense, et beau, et apaisant.

 

C’est tellement étrange.

 

Serais-je capable de retrouver cette sensation, même après avoir réécouté ce morceau des centaines de fois ?

L’autre question, et je crois que le narrateur de La recherche tente d’y répondre, c’est : est-il possible de forger sa propre clef ?

 

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5 réponses à “Madeleines”

  1. Eliness dit :

    Ton article fait résonner en moi un superbe écho à mes singularités, en y ajoutant cette dimension d’évidence magnifique. C’est là, c’est maintenant, c’est profond, c’est un ça absolu et unique qui annihile tout doute.

    La seule réponse que j’ai à tes question est qu’il est difficile de provoquer de tels déclics. On peut se mettre en condition, reproduire certains événements, mais la chose ne vient jamais forcée.

    Ce qui ne l’empêche pas de se cacher ailleurs, dans un morceau de musique, dans le goût d’une madeleine.

    • Nathalie dit :

      Je n’avais pas pensé à faire le rapprochement avec les singularités que tu décrivais, sans doute parce que je n’étais pas sûre d’avoir interprété tes mots correctement. Mais maintenant que je les relis, ainsi que ces paroles de Nick Cave que tu citais, cela semble prendre un nouveau sens. J’avais supposé que Nick Cave faisait référence à des événements malheureux, mais je réalise qu’on peut tout à fait envisager sa réflexion pour des choses plus heureuses : après tout, pourquoi seul le malheur nous reviendrait en pleine face ? J’ajouterais qu’il n’y a pas que les faits concrets qui frappent de plein fouet, mais que les émotions voyagent aussi, preuve en est de ces extases…

      • Eliness dit :

        Mon dernier article n’était pas écrit de façon ouverte aussi je n’y ai pas fourni les pistes nécessaires à décrypter ce que j’y partage. Mais oui, j’incluais dans ces moments ceux de l’ordre que tu décris :)

  2. […] Enfin, il y également le fait que le roman parle aussi de la folie, même si pas de manière frontale, plutôt sur un mode quasi-fantastique. Et s’achève sur la rencontre avec soi-même par le biais… d’un livre. Sur le sentiment presque sacré, qui naît quand on lit pour la première fois des mots qui résonnent. Des mots qui donnent l’impression de se réveiller, et d’être exactement là où l’on doit. De ceux qui déclenchent des épiphanies. […]

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