Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Manifeste carnassier

Aujourd’hui, j’ai lu un article de blog qui m’a mise très en colère.

« J’ai plusieurs fois été confrontée à des proches qui me disaient « Je respecte ton choix d’être végétarienne, et j’apprécie que tu respectes mon choix de manger de la viande ». La vérité, c’est que non, je ne respecte pas ça. Je le comprends (le contraire serait hypocrite, j’ai été omnivore pendant plus de 30 ans et je ne suis encore loin d’être végane), mais je ne le respecte pas pour autant. Plus qu’un choix, le fait de manger des animaux est le fruit de croyances et d’habitudes que je souhaite combattre. »

« Lectures de janvier et février 2018 », L’odeur du café 

(C’est moi qui souligne.)

Voilà. C’est pour ça que j’ai horreur des véganes – et des féministes. Comment entamer une conversation enrichissante et équilibrée avec quelqu’un qui considère que mes idées sont le fruit de « croyances et d’habitudes » ? D’emblée, je suis placée en position d’infériorité intellectuelle.

 

L’auteure part du principe que si je n’ai pas rallié son point de vue, c’est que je suis mal renseignée et/ou que je ne me suis pas intéressée à la question. Je réagis donc de manière impulsive, et comme je ne suis pas correctement armée pour argumenter, je me sens attaquée.

Or, si les débats entre amateurs de chair et défenseurs des animaux tournent mal, c’est précisément, je pense, parce que ces derniers refusent de prendre en compte la part de croyances qui préside à l’élaboration de leur point de vue. Même si je conçois que tu accordes une valeur primordiale à toute vie, je m’interroge toutefois sur ton sens de la mesure, si pour toi manger des oeufs est aussi peu respectable que tuer des gens ou les haïr parce qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau. Elle est là, la part de croyance.

Ce n’est pas parce que tu m’as mise en face de mes propres contradictions que je tolère mal ton véganisme. C’est parce que je le trouve largement dénué de fondements – ce qui ne m’empêche nullement de le respecter.

 

Il se trouve que, lisant énormément de blogs tenus par des véganes militantes ou aspirantes, ça fait un bail que je réfléchis à la question. J’ai vu les vidéos de L214 (enfin, non, en fait. Je connais leur contenu et c’est bien suffisant). J’ai lu des articles pro ou anti-véganisme. J’ai entendu les arguments.

Et j’ai choisi de continuer à consommer la viande d’animaux tués exprès pour mon plaisir gustatif.

 

J’éprouve du dégoût quand je pense aux abattoirs et aux conditions de vie des animaux destinés à finir dans mon assiette. Étant apte à ressentir de l’empathie, je pense que c’est une réaction normale, dictée par une sensibilité naturelle.

Je pense également que l’industrialisation des secteurs agro-alimentaires participe d’un système capitaliste qui privilégie la production au détriment des valeurs éthiques, et que je souhaite combattre au nom de principes humanistes et environnementaux.

Mais c’est ma conviction qui parle. Ce n’est pas un raisonnement logique, pas plus que lorsqu’un végane me dit : « la Nature n’a pas inventé les abeilles pour que l’Homme puisse avoir du miel. »

 

De mon point de vue, la Nature n’a rien inventé du tout. Ce n’est pas une entité à part entière, et en tant qu’humaine, je n’en suis pas exclue. Je ne me sens donc pas le devoir de réfléchir à chacune des interactions que j’entretiens avec mon environnement. J’en fais partie et comme toute autre créature, j’ai un impact sur lui.

Ma conviction, c’est donc que je peux manger de la viande, au même titre qu’un requin, un tigre ou un loup.

Est-ce que je ne trouve pas ça hypocrite de consommer la chair d’un animal que je n’aurais jamais eu les couilles de tuer moi-même ? Non. Pas plus que je ne trouve scandaleux de bénéficier des services d’une infirmière quand il s’agit de me planter une aiguille dans le bras. La société humaine s’est organisée en fonction des désirs et des capacités de chacun, et cela me semble pertinent.

 

Le raisonnement que j’essaie d’appliquer découle de mes convictions, évidemment. Ainsi, comme je ne souhaite pas participer à la mécanisation massive et à la perte de spiritualité et de connexion qu’elle induit d’après moi, j’essaie désormais de m’approvisionner au maximum localement et étiquetté bio. Quand je vois que mon jambon provient d’un cochon non traité aux antibiotiques, je me dis qu’il a été élevé dans des conditions sanitaires et morales qui correspondent à mes valeurs. Après, je ne mange en réalité quasiment plus de porc, car c’est très difficile d’en trouver du bio ou même du Label Rouge. D’une manière générale, je ne consomme quasiment plus de viande, d’ailleurs.

De plus, étant persuadée qu’il est possible d’entretenir des relations harmonieuses avec les animaux dont nous tirons bénéfice, je ne vois aucun inconvéniant à manger les oeufs produits par des poules élevées en pleine air selon les normes du bio, ni à ce qu’on tire du lait aux vaches ou aux chèvres pour en faire du fromage. Je n’y vois nulle maltraitance : les femmes aussi, produisent du lait tant qu’elles allaitent. Je ne pense pas non plus que les abeilles soient traumatisées quand l’apiculteur vient prélever leur miel.

 

Parfois, les véganes me donnent envie de raisonner par l’absurde, parce que leurs arguments n’en sont pas. Encore une fois, c’est plutôt l’expression d’une intime conviction. Les ours doivent-ils être blâmés d’aimer le miel ? Les arbres produisent-ils des fruits pour le bénéfice des humains ?

Et : que votre quinoa soit ramassé par des gens sous-payés, ou que le riz soit cultivé par des esclaves ne vous pose-t-il pas autant problème ?

 

Je comprends que votre conscience aiguë de la souffrance animale vous rende émotifs. Quand on ressent une violent sentiment d’injustice, c’est normal de n’avoir pas envie de faire preuve de patience ou de pédagogie, je pense.

Mais ne me prenez pas pour une conne.

 

[Edit] Au moment de publier ce billet, j’ai vérifié la définition de « carnisme » car je n’étais plus sûre que ce mot existe. Wikipédia me dit : « Le carnisme désigne une idéologie qui justifie la consommation de chair animale par les humains. Le terme est utilisé sous cette acception notamment par les partisans du véganisme. Avant sa réappropriation par le mouvement végan, le terme « carnisme » désignait le fait de consommer de la viande (indépendamment de l’idéologie associée), ou l’abus de viande ». Insolente Veggie confirme et enfonce le clou : « Il s’agit d’une sous-croyance du specisme… Si le végétalisme se fonde sur une démarche rationnelle, ce n’est pas le cas du carnisme qui se base sur des croyances et des mythes, utilisés en tant que mécanismes de défense. »

Tu le sens là, le mépris ? Et je te parle même pas du ton pontifiant adopté pour défendre la cause.

 

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11 réponses à “Manifeste carnassier”

  1. nini dit :

    C’est clair les végétariens et les féministes c’est que des méchants.

  2. Eliness dit :

    Ça me fait du bien de lire ceci. Merci d’avoir eu le courage de l’écrire, ça me fait immensément respirer. Je doute toujours tellement de toutes mes convictions à force de me faire marteler l’esprit par Internet tout entier. Je suis toujours embourbée dans le trouble que j’essayais de développer dans mon article à ce sujet. Merci d’avoir eu la force de clamer haut et fort ce que j’ai même du mal à oser penser.

    • Nathalie dit :

      J’ai reparcouru ton article, que je n’avais pas relu depuis mon commentaire de l’époque (que j’avais promis d’approfondir, d’ailleurs :S) et je vais enfoncer le clou : moi non plus je ne suis pas terrassée par la culpabilité quand j’achète des fringues à bas prix, et je voue toujours une grande admiration à Bertrand Cantat, qui est un des paroliers et interprètes qui m’aient le plus bouleversée durant ma jeunesse.

      Je ne pense pas que ce soit uniquement parce que je ne suis pas concernée à titre personnel, même s’il faudrait que j’approfondisse ma réflexion à ce sujet. C’est aussi, simplement, parce que je peux difficilement vivre autrement qu’à ma hauteur, si je puis dire, et que de là où je me tiens, mes moyens financiers par exemple ne me permettent pas d’acheter des fringues plus chères (et en plus, qualitativement parlant, je ne vois pas d’énormes différences, alors tant qu’à faire…)

      Il y aurait sans doute beaucoup à dire, et mon commentaire brasse des sujets trop différents et complexes pour y être développés, mais j’espère qu’il contribuera à continuer de te faire du bien :) <3

  3. Maloriel dit :

    Même si je suis de parti pris puisque j’ai à peu près le même régime alimentaire que toi, j’ai trouvé ça très bien argumenté :)
    On a déjà parlé de ça, sur de nombreux sujets : il est presque impossible de discuter avec quelqu’un qui est intimement convaincu que tu penses mal, que ton esprit est fondamentalement corrompu ou handicapé par la croyance, les préjugés, ou même l’idiotie pure et simple.

    • Nathalie dit :

      Merci !

      Cette fois-ci et contrairement à mon habitude, j’ai essayé de laisser mon impulsivité de côté et de ne pas réagir au quart de tour. J’ai d’ailleurs supprimé la toute fin de mon billet, qui n’était pas loin de basculer dans le trollisme tant j’étais ulcérée ;)

      Je trouve que c’est quelque chose que l’on doit à ses interlocuteurs, et c’est pourquoi je ne pense pas que les anti-migrants, par exemple, soient de pauvres âmes ignorantes façonnées par leur environnement social. Ils ont un cerveau, qu’ils utilisent comme moi. Jamais je n’irais leur dire que je détiens la vérité. C’est mon intime conviction qui s’oppose à la leur (et c’est suffisant pour provoquer une guerre).

  4. Bullisther dit :

    Un article qui appelle à la discussion. Y en a des choses à dire. Je vais tenter de synthétiser ma pensée.

    Je comprends totalement ton point de vue à propos des vegans. Ces derniers peuvent être très violents et même racistes (comparaison entre l’esclavage et l’élevage…), d’ailleurs de plus en plus de vegans critiquent leurs pairs et « mouvement » pour leur comportement agressif. Je comprends le fond de leur combat, où ils veulent en venir mais ce n’est pas possible pour tout le monde ; il faut le temps, l’argent et un minimum de connaissances en cuisine. Or je vais me prendre en exemple, certaines personnes n’ont pas tout ça. Je suis anxio-dépressive avec un passé lourd niveau trouble du comportement alimentaire. Il est déjà difficile pour moi de manger alors me culpabiliser de manger ce qui me fait plaisir… C’est limite criminel. Je n’aime pas les extrêmes. Plutôt que de supprimer la viande de son assiette, commençons par consommer plus responsable et moins.
    Quant au féminisme, je ne peux suivre ton avis, tout simplement car je suis une survivante. J’ai été victime de vio(lence)s, mon petit frère, ma mère, mes amies également. Donc quelqu’un qui frappe, qui tue a intérêt à se faire petit. Je suis contre la prison par contre les violeurs, agresseurs et tueurs doivent être pris en charge et faire preuve de modestie, c’est le minimum après ce qu’ils ont fait : détruire des vies.
    En revanche user du mépris est toujours inutile. Imposer ses convictions aux gens sans leur expliquer et juger qu’ils sont cons car ils adhèrent pas, ça ne fait pas changer les choses.

    • Nathalie dit :

      Merci énormément pour ton commentaire.

      Le tout début de mon billet puis ma réponse à Eliness prêtaient sans doute à confusion, et si j’accuse les féministes de ne pas toujours connaître la nuance et de parfois faire preuve de condescendance, c’est pour moi un tout autre débat que de savoir quoi faire des violeurs et des meurtriers.

      J’admire Cantat en tant qu’artiste, quant à sa vie privée, sa personnalité, je ne les connais pas. « L’affaire » Trintignant m’a mise mal à l’aise comme chaque fois qu’on s’empare d’un drame personnel pour en faire l’étendard d’une cause. Je ne suis pas favorable au terme « féminicide » parce que je pense qu’il gomme ce que chaque « cas » a de particulier, qu’il décrit une réalité de façade, commode mais factice.
      Cela ne veut pas dire pour autant que je réfute l’idée que certains hommes asservissent les femmes et ne voient rien de plus en elles que des possessions. Je suis convaincue qu’ils sont nombreux, convaincue aussi que le traitement médiatique des soit-disant meurtres passionnels a longtemps été déplorable. Mais qu’il s’agisse de Cantat ou de n’importe qui d’autre, je ne peux ni ne veux me prononcer. Je ne saurais jamais ce qui s’est vraiment passé.

      Il va sans dire que même en faisant un effort, je ne pourrai jamais imaginer ce que cela fait, d’avoir été violée ou agressée. Tout ce que j’arriverais à obtenir ne sera jamais que l’esquisse de ce que traversent les victimes – de ce que tu traverses.

      Pour moi, féminisme et justice ne sont « simplement » pas le même combat, et si j’ai jugé les féministes, c’est eu égard à cette distinction. Je ne me serais jamais permise de me prononcer sur les thèmes de la violence et de l’agression.

  5. Entdaurog dit :

    Un article qui appelle discussion en effet.

    En premier lieu, pour Cantat : peut-on faire la part des choses entre l’artiste et la personne ? Je ne sais pas, et ce n’est pas une figure de style, c’est la même raison qui fait que je n’arrive pas à franchir le pas de lire Céline, dont on me dit pourtant que c’est génial. Je pense que seul le temps peut permettre de prendre suffisamment de recul pour se faire une opinion dépassionnée. Et peut-être ne pourra-t-il jamais revenir de son vivant sur scène avec une légitimité reconnue, ce qui, peut-être, est bien dommage pour tout le monde, étant donné la dimension de l’artiste.

    Pour le débat sur véganisme / antispécisme / etc.
    Quelles que soient les convictions, il est toujours désagréable de les voir asséner avec une force qui interdit le dialogue et l’argumentation.
    Cependant, je pense certain que l’utilisation de lait / oeuf / miel a une incidence sur les animaux auxquels ils sont soutirés. Moins, certes, que la consommation d’un animal tué exprès, mais quand même. Cela ne m’empêche pas de consommer ces produits (pour preuve, j’ai des poules dont je consomme très régulièrement les oeufs), ni d’ailleurs de la viande ; simplement, j’en accepte l’influence que ça a sur les animaux comme étant dans la continuité de ce qui se passe dans la nature.
    Mais ! car il y en a un, je pense aussi que l’humain, émergeant récemment (à l’échelle de l’apparition de la vie) en tant que civilisation, est peut-être en train de se mettre en marge de la nature, même s’il en procèdera toujours. Et donc, ayant conscience de lui-même et de l’impact qu’il a sur le monde qui l’entoure, il a la responsabilité d’en engendrer peu (mais d’assumer aussi l’impact qu’il crée), d’où le fait que je mange moins de viande, que j’essaie de manger local et bio (ou au moins une des deux conditions).

    Et tu as complètement raison pour ton argument sur la culture du riz et du quinoa (et des lentilles, pois chiches et autres), et on peut aussi ajouter que c’est pas très souvent produit localement et que ça a par conséquent souvent goût de pétrole…Pas tellement dans le sens de la réduction de l’empreinte écologique !

    Bien sûr, parmi les végétariens, il y a ceux que cette dernière notion intéresse, et ceux dont la démarche est liée à leur sensibilité « émotionnelle » à la mort/maltraitance d’un animal. Encore une fois, les deux approches sont respectables, ce qui l’est moins reste le côté péremptoire / méprisant…

  6. Nathalie dit :

    En premier lieu, pour Cantat : peut-on faire la part des choses entre l’artiste et la personne ?

    En réalité, je ne suis pas sûre de la faire. Ce que je veux dire par là, c’est que les mots et la voix de Cantat m’ont tant bouleversée, que j’ai du mal à envisager le monstre qui m’a été décrit de par le drame qu’il a engendré – et traversé. C’est pourquoi je ne souhaite pas me prononcer. Je crois que c’est Kreestal qui disait qu’elle était incapable d’écouter du metal nazi, parce que les textes et le contexte de création la débectaient, et je partage ce sentiment. Ce n’est pas du tout ce que m’évoquent Noir Désir et Cantat en particulier… Et c’est la raison pour laquelle j’écoute toujours l’artiste.

    Cependant, je pense certain que l’utilisation de lait / oeuf / miel a une incidence sur les animaux auxquels ils sont soutirés.

    Je n’ai pas voulu dire le contraire : j’ai essayé de dire que, appartenant à la nature, j’avais nécessairement un impact sur elle.
    Pour le reste, je crois que nous sommes d’accord, en tout cas nous avons abouti à une conclusion similaire : tenter de consommer moins et mieux.

  7. Nathalie dit :

    Je me permets un commentaire à mon propre billet :

    On est sur VDM hein, je n’en fais pas une généralité sur le véganisme. Mais ces commentaires confirment certaines questions que je me pose : comment est-il possible intellectuellement de militer contre l’exploitation du miel, et en même temps avoir un animal domestique ? (A fortiori un fennec ?!!)

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