Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Mon coup de coeur absolu pour Tout revivre de Mélody Gornet

Dans le cadre de mon cours intitulé « Didactique de la littérature de jeunesse de la maternelle au lycée », je dois lire un roman jeunesse préconisé par le ministère de l’Éducation Nationale, en faire l’analyse et proposer des pistes d’exploitation pédagogique.

J’ai parcouru un interminable fichier .xls et tiqué sur les nombreux ouvrages mettant en scène des personnages aux noms improbables projetés dans des situations loufoques. Pas du tout ma came. J’ai fini par choisir Tout revivre de Mélody Gornet, en partie parce qu’il était moins cher que les autres et aussi parce que je pouvais le télécharger directement sur mon Kindle.

J’ai décidé de consacrer mon mercredi après-midi à le lire et à échafauder au moins le plan de mon commentaire. Il est 16h28, il me reste une bonne heure et demie avant le retour de Mathias, j’ai largement le temps de commencer mon analyse.

Mais je ne peux pas. Vous savez quand c’était la dernière fois que vous avez pleuré sur un bouquin ? Moi, je ne sais pas. Et voilà que je me retrouve devant mon écran, à taper ces lignes avec des larmes plein les yeux. Je ne veux pas salir mon émotion en imaginant une séquence pédagogique interdisciplinaire alors que je sais très bien que ce genre de bouquin trouvera son public sans que les profs aient à lever le petit doigt. Je le ferai, plus tard, parce qu’une fois le vertige passé, je serais heureuse de penser à la manière dont je pourrais communiquer ma passion à mes élèves. Mais pas maintenant.
 
 
Tout revivre est un roman choral. Le récit se partage entre trois personnages : Solveig, Matthis et Jordan. La première est une jeune femme assez mystérieuse. D’elle, on sait juste qu’elle revient d’Irlande, où elle s’est exilée après le décès de sa grand-mère adorée. Elle habite chez sa marraine en attendant de décider ce qu’elle va faire de la maison dont elle a hérité. Un jour, elle apprend qu’une tante qu’elle connaissait peu, Sophie, est décédée. On lui dit que ce serait bien qu’elle vienne à l’enterrement. Là-bas, elle retrouve ses cousins pour la première fois depuis dix ans : Matthis et Jordan. Les enfants de Sophie. Elle est bouleversée. Pour des raisons qu’elle n’admettra vraiment qu’au cours du récit, elle veut s’occuper d’eux.

C’est Matthis qui prend la suite de la narration. Il est en sixième. Ça ne se passe pas très bien, au collège, depuis la mort de sa maman. Ses amis se sont éloignés de lui et il est maltraité par deux brutes de troisième. Et puis il a des crises. Des cauchemars récurrents, des hallucinations… Il essaie vaillamment de lutter, parce que maman lui a toujours dit que les petites frappes finissaient par se lasser, et qu’il est sûr qu’elle voudrait qu’il soit fort. Même si ça va de moins en moins bien.

Et puis, il y Jordan. Putain, Jordan. Ce concentré de détresse. La violence de moins en moins rentrée. La douleur brandie comme un bouclier en forme d’agressivité pure. Ce mépris pour la pitié des autres, accompagné de l’espoir désespéré d’être entendu. Jordan, c’est moi en encore plus fracassé. C’est le genre de gamin qui m’a ramenée au collège, pour qui j’ai voulu être prof, avant d’avoir conscience que ça allait me détruire – parce que les autres ne sont pas moi, parce qu’un prof conserve une distance, parce que leur souffrance allait me laisser avec cette sensation venimeuse d’impuissance. Je n’aurai jamais le recul nécessaire pour aider ces gosses et au fond, ce n’est pas ce que je souhaite. Je les entends, et ils valident ma propre expérience. Je ne veux pas en parler avec les mots officiels et le détachement de rigueur.
 
 
Tout ça, je m’en rends compte en l’écrivant. Mais pour en revenir au livre, au-delà de ce qu’il me révèle de moi-même, je voudrais souligner la justesse sidérante dont Mélody Gornet fait preuve. Parce qu’elle n’essaie pas de parler « comme » les jeunes. Elle ne les prend pas pour des cons. Les héros se racontent à la première personne et ils emploient le passé simple et un vocabulaire généralement soutenu. Mais viscéral.

Extrait de Tout revivre de Mélody Gornet

J’ai aussi aimé le fait que le récit ne soit pas « entaché » du point de vue des autres adultes. Par exemple, Jordan entretient une relation très conflictuelle avec son père, qui les avait quittés, sa mère, son frère et lui, lorsqu’ils étaient petits, pour vivre avec l’autre famille qu’il avait fondée. Difficile de ne pas être de tout cœur avec l’adolescent. C’est presque impossible de ne pas partager son ressentiment, de ne pas s’insurger sur l’indifférence apparente du père. Et jamais celui-ci ne prendra la parole pour infirmer – ou pas – la conviction de son fils. L’idée n’est pas de relativiser, de nuancer les points de vue de chacun en les confrontant dans leur variété. C’est pour ça que le livre fait l’effet d’un tel coup de poing. Il n’y a que Solveig, Matthis et Jordan, dans leurs propres têtes. À toi de dealer avec ce que ça t’inspire.

Extrait de Tout revivre de Mélody Gornet

Enfin, il y également le fait que le roman parle aussi de la folie, même si pas de manière frontale, plutôt sur un mode quasi-fantastique. Et s’achève sur la rencontre avec soi-même par le biais… d’un livre. Sur le sentiment presque sacré, qui naît quand on lit pour la première fois des mots qui résonnent. Des mots qui donnent l’impression de se réveiller, et d’être exactement là où l’on doit. De ceux qui déclenchent des épiphanies.

 

Mélody Gornet, Tout revivre, édition Thierry Magnier, 2015

 

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5 réponses à “Mon coup de coeur absolu pour Tout revivre de Mélody Gornet”

  1. Maloriel dit :

    Ça a l’air très bien en effet, j’espère que tes élèves vont apprécier :) Mais si ça les touche autant que toi, tu auras peut-être du mal à les faire parler :)

    • Nathalie dit :

      Je ne suis même pas sûre de le faire avec mes élèves – pas cette année, en tout cas. Mais j’essaierai de rendre hommage au bouquin dans mon devoir universitaire, au moins (t’imagines pas à quel point je trouve ça jouissif de devoir lire des romans jeunesse dans le cadre de mes études à la fac ^^)

      Ce qui est bien avec les cours, c’est que t’as pas toujours besoin de faire parler les élèves. Parfois ils se révèlent dans une rédaction, par exemple. Ou dans leurs réponses à un devoir sur table… n’importe quoi, du moment qu’ils peuvent s’exprimer sans être lus par leurs camarades. J’ai mis un 20/20 en rédac’, cette année, à une élève qui avait écrit (suivant la consigne) une nouvelle réaliste mettant de toute évidence en scène des sujets très personnels…

      • Maloriel dit :

        Dans ce cas, j’envie tes élèves :)
        Et bon courage pour le devoir !

        • Maloriel dit :

          J’ai envoyé ça un peu vite, pardon. Je disais ça parce que je me souviens de séances de cours (spécialement en langues) où on nous incitait à parler… Et quand tu viens de voir un truc comme Mississippi Burning (par Alan Parker), t’as juste envie de rentrer chez toi. Et c’est un truc qui m’a plusieurs fois gênée à l’école, comme si on était censés passer aisément d’une émotion extrême à la rationalisation de cette émotion. (et en plus la formuler en une langue étrangère !) C’est typiquement le genre de trucs qui m’a aidée à former cette carapace que tous les adultes voulaient que j’enlève. (parce que c’est pas bien, d’avoir une carapace. Faut communiquer. Et si c’est trop dur pour toi, ils contre-attaquent en disant que « c’est la vie » ou que « tout le monde est dans la même galère »).

          • Nathalie dit :

            Je suis entièrement d’accord avec toi. C’est précisément le souvenir de ce genre d’expérience qui m’incite aujourd’hui à laisser mes élèves respirer ! Il y a plein de moments plus appropriés pour travailler l’oral… Ca peut être dans un exposé, par exemple : le temps de préparation permet de digérer certaines émotions.

            Nan mais sérieusement, nos profs de langue – enfin, d’anglais, plus, pour ma part – étaient des psychopathes ! Déjà non, y’a aucune obligation sociale à communiquer ses émotions, surtout pas sur le moment. Cela dit, je comprends mieux que le monde ait du mal à changer : si devant le spectacle d’une injustice, ces gens se contentent de prendre une grande inspiration et de dire « I think, euh, that torture and slavery are wrong ! »… Bah on n’est pas sortis de l’auberge :D

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