Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Présence de l’absence

Hier, ma sœur m’a fait part de sa difficulté à être au quotidien, parce que la Terre continue de tourner, le temps à s’écouler, et que tous ces micro-événements qui font une vie entrent en contradiction avec le désir de s’arrêter un instant pour contempler ses émotions.

 
On voudrait embrasser pleinement ce vide, prendre la mesure du gouffre qui s’est ouvert.
 
 
Au jour le jour, j’ai parfois l’impression de vivre dans un de ces films américains, dans lesquels les gens font leur deuil en deux semaines. Il me semble que mon entourage considérerait comme malséant que je continue de pleurer, que je peine à me remettre d’une disparition que j’avais, en plus, souhaitée à demi-mots. Dans ces moments, je me sens fragile, démunie. Je me demande comment je suis censée m’y prendre, pour combler ce puits qui me traverse de part en part. Je ne me souviens plus des heures sombres où je l’ai haïe, parce que je n’ai plus en tête que les photos où elle sourit.

Je n’avais pas prévu qu’avec sa mort ne resteraient que ce sentiment d’inachevé et la tristesse incommensurable devant sa vie gâchée. Ma mère a eu des moments de joie, je le sais, mais je ne parviens plus à envisager que sa souffrance. Elle était si belle. Elle commençait tout juste à se reconstruire quand la maladie s’est emparée d’elle. Trente ans durant, elle l’a rongée, comme un démon avide suçant avec délectation la moelle d’un os.

 
Pourtant, je sais aussi que c’est justement dans le quotidien que réside la clef. Je ne veux pas revivre cette semaine infernale pendant laquelle j’ai presque cessé de m’alimenter et ai attendu chaque jour l’heure où la décence me permettrait de sombrer à nouveau dans une torpeur éthylique. Je ne veux pas enfiler encore ce manteau de fumée. L’auto-destruction m’a toujours été un réconfort. Mais je sais depuis longtemps que c’est un leurre, et qu’il me faut la réserver aux heures les plus noires, au cœur de la nuit.
 

C’est pourquoi je prends plaisir à mon quotidien retrouvé. À mon directeur qui me demandait si ma rentrée avec les 4e s’était bien passée, j’ai répondu un « oui » fervent, et une collègue a renchérit : « en tout cas, à Saint Pierre, elle est complètement épanouie ». Et c’était vrai. Je puise de la force dans mon métier. Rencontrer mes élèves, c’est rencontrer le monde. Et me rappeler que le jour finit toujours par se lever. La nuit reviendra, elle aussi, bien sûr. Mais me consacrer à autrui, ainsi que m’immerger dans mon imaginaire, me sont, paradoxalement, des moyens de rester connectée à moi-même.

 

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