Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Rencontres (avec des démons et des gens)

En ce moment, il y a une réflexion que je me fais très souvent : quand je lis des blogs et que les personnes qui les tiennent sont plus jeunes que moi, je ne peux m’empêcher de penser « et moi, qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? J’ai cinq ans de plus qu’elle et elle a déjà fait tout ça ! »1 Je ne me dis pas ça en mode envieuse, genre je la déteste parce qu’elle est tout ce que j’aurais voulu. Et justement, ça m’interroge d’autant plus : pourquoi je me pose ces questions si je ne la jalouse même pas ?

 

Parce qu’il y a bien un sentiment négatif à l’origine de cette réflexion : je me dis que moi, je n’ai rien fait. Et je me rends compte que c’est un peu bizarre, parce que j’ai toujours fait ce dont j’avais envie, quitte d’ailleurs à revenir en arrière ou à changer complètement de direction à intervalles plus ou moins réguliers.
Mais peut-être que c’est ce « quitte à » qui me tourmente un peu, parce qu’une part de moi semble penser que je perds mon temps. Je suis cette fille suffisamment forte et indépendante pour n’avoir cédé à aucune sirène qui ne m’ait convaincue à 100 %, et j’ai l’impression de perdre mon temps simplement par comparaison avec autrui. Paradoxe, quand tu nous tiens.
 

Apparemment, une partie de moi est persuadée qu’il faut « avoir fait quelque chose ». Et comment sait-on que les gens ont fait quelque chose ? Eh bien, parce qu’ils sont célèbres, pardi. Bon, et aussi parce qu’ils ont achevé ce qu’ils ont commencé, ce qui est sans doute l’une de mes plus grandes faiblesses. Les charmes inexprimables des commencements, tout ça. Je m’ennuie vite. Je me décourage vite. Dans l’enthousiasme des débuts, je ne me demande jamais si je suis capable : je m’éclate, juste. Dans le plaisir de la découverte (et y’a pas trop de demi-mesures, avec moi, donc le « plaisir » en question se traduit plutôt par une exaltation débridée. Tout ce que je découvre est GÉ-NIAL. Tout ce dans quoi je me lance est passionnant.)
Les questions arrivent après, et avec elles s’installe le néant, tout simplement. Pas seulement la peur de la page blanche. Mais la page blanche tout court (oui parce que la majorité de mes projets tourne autour de l’écriture, on va pas se mentir.) Ou alors, si c’est un truc dans lequel je me suis engagée (mes études, un site web…), d’un coup je ne m’en sens plus capable, je me trouve nulle, lente, en un mot : inférieure. Et je ne sais pas passer outre ce sentiment. Alors j’arrête.
 

Du coup, j’ai derrière moi un paquet d’inachevés.
 

Sauf que c’est pas vrai pour tout. C’est vrai que j’ai deux M1 et pas de M2. C’est vrai que j’ai un diplôme de technicienne/intégratrice web dont j’ai jamais rien fait (j’avais écrit « technichienne », ce qui me plaît assez, je dois dire :D) C’est vrai que j’ai un dossier d’écriture « en cours » immensément plus conséquent que mon dossier « achevé ». Déjà j’ai envie de dire (j’ai envie de me dire à moi-même, je ne vous fais pas la morale) « et alors ? » Ça aurait plus de valeur si c’était « fini » ? En un sens, tous ces trucs, ils sont finis. Parce que… J’ai fait le tour de la question. Ils sont restés là où ils devaient en rester, à ce moment-là de ma vie, en fonction de mes envies ou de mon inspiration. Ils sont inachevés parce que… j’ai voulu qu’ils le soient.
Et j’ai persévéré aussi. J’ai persévéré dans mes études (sinon je n’aurais même pas de maîtrise – je me suis sentie nulle toute cette année, mais j’ai fini quand même). J’ai persévéré dans l’écriture même après avoir touché le fond (vers 17-18 ans, j’ai acquis la certitude que je n’écrivais que de la merde, mais j’ai continué quand même, parce que je ne pouvais pas envisager de faire autrement. Ça n’a fait qu’empirer mon sentiment d’être une pauvre tâche, mais il le fallait.) J’ai persévéré dans l’enseignement, alors que, évidemment, quand j’ai débuté je ne savais pas faire mon boulot. J’ai essuyé des revers cuisants, enduré des défaites destructrices (nan j’exagère pas. Allez vous confronter à vingt-cinq élèves de 4e, pour voir). Je n’ai jamais été vraiment soutenue, moralement j’entends, par mes directeurs avant celui de Pontrieux à qui je voue une reconnaissance éternelle. Mais j’ai pris acte, j’ai appris, et me voilà prête à affronter ma cinquième rentrée (si la DDEC, qui est très proche de Dieu dans tous les sens du terme, le veut) malgré mon éternelle terreur de monter sur scène devant une classe.

 
Oui je sais que ce billet ressemble à une psychanalyse.
 

En fait, le truc, c’est que même une fille comme moi, qui se défie des conventions et a même une tendance naturelle à les mépriser, même cette fille est tributaire du regard des autres. C’est comme ça que je me suis retrouvée à vous raconter tout ce que j’avais accompli plutôt que de le garder pour moi. Quand j’aurais fini, je me sentirai fière et grandie. Parce que j’ai un public.
Mon blog me sert à valider qui je suis. C’est marrant parce que j’ai même pas besoin de vos commentaires ou de votre approbation. Le simple fait d’écrire ce que j’ai fait, ce que je suis, lui donne une existence. Il faut juste que j’aie un lectorat.
 

Du coup, je comprends bien l’engouement des gens pour les réseaux sociaux, leur manie de mettre leur vie en scène en permanence. Ce qui m’inquiète beaucoup plus, en revanche, c’est qu’ils ne cherchent à valider que leurs réussites. Ils utilisent tous les mêmes filtres Instagram pour sublimer leurs photos identiques de bouffe, de soirées extraordinaires et d’eux-mêmes illuminés par un crépuscule parfait.
Ça leur ferait du bien d’exposer leurs blessures, je pense.
Parce que si j’ai raison et qu’on cherche à se rassurer sur soi-même en s’exposant, taire les zones d’ombres risque de s’avérer extrêmement destructeur. Ça voudrait dire qu’elles, n’ont pas le droit d’exister. C’est ce qui crée tout ce mal-être, ces incertitudes culpabilisantes. Se dénier la possibilité d’aller mal, même sans raisons apparentes… Je pense que ça peut conduire loin, et pas dans une direction où quiconque voudrait aller.
 

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’aime tellement les blogs, les « vrais » : ceux des gens qui racontent leur vie, tout simplement. Parce qu’imaginons : même s’ils le font comme moi pour appuyer leur existence, la conséquence est qu’ils valident l’existence des autres. Quand je lis un billet éminemment personnel, dans lequel l’auteur(e) partage une expérience qui fait écho en moi, eh bien je suis rassurée. Je me dis que je ne suis pas seule, que d’autres éprouvent des émotions similaires. Et c’est d’autant plus important quand l’émotion ou l’expérience en question sont négatives.
Ça va faire pleurer de rire ma sœur, qui me tance pour que je lui parle plus quand je vais mal (et elle a raison <3). Mais je pense que parler de ce qu’on traverse, c’est capital. Du moins pour les gens comme moi, qui n’ont pas assez d’assurance pour assumer tout ce qu’ils sont sans l’aide de personne.
 

Ce billet, je l’avais en tête depuis un moment mais c’est Jack Parker qui m’a donné envie de l’écrire une bonne fois pour toute. Je sais plus trop comment je suis tombée sur son blog (c’était aujourd’hui-même mais que voulez-vous, les détails me sont sortis de la tête) et j’en ai lu la plus grande partie tout l’après-midi. J’ai tellement aimé sa sincérité – et sa spontanéité. Je sais d’expérience qu’elle n’est peut-être que d’apparence (j’écris moi-même très lentement, ça annihile par définition la spontanéité), mais ça change rien au résultat. Comme Esther la dernière fois, elle a renouvelé mon envie de partager ce que je suis du mieux possible, sans fard ni esthétisation outrée. Si j’ai besoin de crypter, j’ai le BazzArt.

1 Et il se trouve que la plupart des gens que j’admire sont plus jeunes que moi. C’est agaçant.

 

Billet précédent : | Billet suivant :


6 réponses à “Rencontres (avec des démons et des gens)”

  1. Maloriel dit :

    Je m’excuse d’avance, mais ce billet m’a envie de te donner de la sagesse d’anime, en l’occurence Rave Master, de Hiro Mashima :) Je t’explique vite fait : notre héros Haru (hihi c’est rigolo à dire) est l’héritier d’une épée unique qui tire son pouvoir de pierres magiques appelées « Rave ». Son prédécesseur a passé 50 ans de sa vie à rechercher d’autres Rave pour contrer le pouvoir grandissant des méchants… Sans succès. Quand il apprend ça, Haru est super déprimé et se dit que son prédécesseur a gâché sa vie dans une quête inutile. Mais le gardien du Rave qu’il a en face de lui lui dit (je paraphrase) : « Ce ne sont pas les résultats qui comptent pour évaluer la valeur d’une vie, c’est la façon dont on la vit. » Et je suis on ne peut plus d’accord. Et j’ajouterais du Damasio à la sagesse d’anime : « Personne n’est aliéné, ce n’est pas vrai. Il n’y a pas d’aliénation ! Ce n’est pas le critère qui décide de la valeur des vies qu’on mène. Le vrai critère, c’est la vitalité. Être capable de bondir, de s’arracher sans cesse à soi-même pour créer, s’accroître, devenir autre, et autre qu’autre, sans cesse. » Et je crois que pour trouver son propre « dehors », comme dirait Damasio, il y autant de manières que de vies, que d’individus, et même que d’instants.
    Voilà, Maître Yoda, terminé.

    • Nathalie dit :

      Ce que tu dis de la vitalité m’a fait penser à Nietzsche… Il dit quelque chose là-dessus, non ? Sur la puissance de la volonté ?

      Je suis très en phase avec ce genre de réflexion, et c’est bien pour ça que j’ai posté ce billet : il y avait un paradoxe à éclairer.
      D’autant que les « résultats » d’une vie ou d’une action me semblent le plus souvent difficiles à mesurer. Pour ça, il faudrait qu’ils possèdent une valeur, universellement partagée, ce qui n’est évidemment pas le cas. C’est comme ça que, peut-être, mes voisins mourront profondément satisfaits de l’entretien maniaque de leur jardin, tandis que je mourrais heureuse d’avoir vécu pleinement ma vie intérieure ;)

      • Maloriel dit :

        Oui, tout à fait, c’est très nietzschéen, c’est une philosophie qui imprègne le roman de Damasio (La Zone du dehors, en l’occurence), jusqu’à la moelle. Et je ne connais pas de philosophie plus joyeuse et énergique. Qu’on aille jamais me dire que c’est du nihilisme. C’est du vitalisme, c’est tout :)

  2. Eliness dit :

    J’ai absolument adoré ton article, car j’ai commencé à le lire en prenant plein de notes, puis en les effaçant une à une au fur et à mesure que tu y répondais toi-même. J’ai beau réfléchir à ce sujet (c’est pour cela que je n’ai pas commenté immédiatement après lecture), je ne trouve rien à écrire pour le compléter ; tu sembles en avoir fait le tour et y avoir trouvé un sens, et ta réflexion semble bien plus avancée que la même ^^ Je voulais juste tout de même écrire que cet article m’a plu dans sa complétude, et que je suis curieuse de découvrir comment cela se traduira dans tes futures publications par ici.

  3. […] ouvertement à un regard anonyme m’est paralysant. C’est la dernière partie de l’article de Nathalie qui m’a décidée à partager mes pensées encore floues à ce sujet, même si je suis très […]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Coups de coeur

Lecture aléatoire

Billets par thèmes

En ce moment

Le digne chat de ses maîtres