Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Rennes

C’était un bien étrange voyage, dont je sors parfaitement déboussolée, sans bien comprendre pourquoi. Si ce n’est que de retour à Guingamp, après avoir sacrifié au rituel de la préparation de cours, je me suis calée dans la méridienne avec un bouquin, en savourant cette idée si réconfortante que j’étais chez moi.

Guingamp

J’avais beaucoup tergiversé, quant aux modalités de ce déplacement. En voiture ? En train ? Dès le dimanche après-midi ? En furtif le lundi ? Finalement, c’est la possibilité de rencontrer Marie qui m’a décidée à venir en train et en avance. Ça me faisait sortir de ma zone de confort, aussi stupide que cela paraisse. Si je m’étais écoutée, j’aurais pris ma voiture ce matin aux aurores, tout ça pour m’enquiller les bouchons, la galère pour se garer et le stress d’arriver en retard. Je serais rentrée à temps pour mon cours, à moitié préparée et complètement vannée. La routine, quoi.

Ça faisait très longtemps que je n’avais pas pris le train. Tellement qu’à peine à bord, je m’émerveillais de pouvoir monter à l’étage d’un TER récent et revêtu de pourpre. J’avais regardé le chemin tracé par les tiges métalliques patiemment posées qui couraient vers l’horizon, et j’avais souri. La route, toujours. Un sillon parmi d’innombrables, pour rallier une destination à réinventer. J’ai déplié la tablette et sorti mes cours. Armée d’un stylo turquoise et d’un stabilo jamais à cours d’encre, j’ai laissé défiler les mots, le paysage et le temps. J’étais bien. Enfouie dans mon armure métallique, à l’abri du monde, je filais à toute vitesse, alanguie au creux des parenthèses.

Guingamp

« Rennes, ici Rennes. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train. » La dernière fois que cette voix avait résonné dans ma tête, j’étais à Québec et j’évoluais parmi les fantômes et les silhouettes floues du futur. Cette fois, la bruine n’avait rien de vaporeux. Mon sac à dos Eastpack sur l’épaule, mes Docs délassées au pied, j’aurais eu l’impression de remonter le temps si je n’avais pas été ô combien plus sereine qu’il y a quinze ans, quand je débarquais sur ce quai mouillé, enceinte d’Angoisse.

J’ai reconnu Marie tout de suite. C’est marrant, parce qu’il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas croire en la ressemblance entre la personne en face de moi et l’image sur papier glacé que j’en avais. Mais Marie était bien Marie, et j’ai trouvé étrange d’enfin rencontrer la personne avec qui je m’étais méchamment engueulée seize ans plus tôt, que j’avais suivie de loin pendant toutes ces années, pour mieux embrasser ce qu’elle était virtuellement devenue.

Nous avons parcouru les rues et les avenues de Rennes, et c’était elle qui me guidait. Je me suis souvenue combien c’était devenu évident, à une époque. Mais ma ville n’existait plus. C’était la sienne, désormais. La croix du Sud est devenue Le petit Bacchus. Les nouvelles stations de métro crèvent le sol comme autant de bouches de l’enfer potentielles. Marie m’emmenait boire du thé par ces mêmes ruelles que j’avais traversées ivre morte à vingt ans. Nous avons parlé de nos blogs, un tout petit peu de féminisme (évoqué serait un terme plus juste :)) Elle a lâché quelques informations personnelles sur lesquelles je n’ai pas su rebondir. Je l’ai trouvée belle. Elle parvenait à donner sans pour autant s’offrir.

Binic

Nous avons visité l’expo des Champs Libres et nous sommes séparées sans que je parvienne à déterminer si cette rencontre avait eu le moindre sens. J’ai acheté des tickets à la station Colombier, ai vogué d’abris-bus en abris-bus, longeant la barricade de bois derrière laquelle se logent depuis quelques années des mecs probablement SDF et avinés, à la recherche du spot d’où je pourrais attraper le C5 – même les lignes de bus n’ont cessé de changer de nom. J’ai échoué à l’arrêt Plélo cinq minutes après le passage dudit bus. Il faisait nuit. J’essayais de deviner quelque chose du décor des appartements dans la barre en face de moi. J’apercevais juste un coin de fenêtre éclairé et j’imaginais un foyer confortable, quoiqu’un peu trop blanc.

Le chauffeur nous a conduit à 70km/h le long du canal Saint-Martin, a biffurqué rue Legraverend et nous a déposés, moi et quelques badauds posés là pour enrichir le décor de mon histoire, devant chez Scott. Chez lui, le plafonnier dénué d’abat-jour m’a encore une fois piégée dans sa lumière crue. Celle-ci ne permet ni de mentir ni de se reposer. Elle expose les failles et les défaites avec un aplomb décourageant. J’ai bu des Grim’ pendant qu’il éclusait du whisky dans un verre en plastique – relique du Hellfest ? Il était las, mais curieusement tenace. Je suis descendue reprendre le bus, dont les horaires n’étaient pas ceux indiqués sur le site et que j’ai donc dû attendre vingt minutes sous la pluie blanche qui tombait des réverbères.

Mes beaux-parents m’attendaient. J’ai toujours aimé rentrer dans cet appart’, dont je n’apprécie pourtant pas le vaste salon trop froid. Cela ne lui enlève toutefois pas le charme des hauteurs. Du vingt-sixième étage, Rennes grelotte comme sous la coupe d’une boule à neige. On s’y sent protégé. Même le bruit constant de l’ascenceur me réconforte. À toute heure, des gens arpentent l’immeuble de haut en bas, allant stocker des trésors dans les caves du troisième même au milieu de la nuit, ou rentrant à l’aube d’un trois-huit éreintant.

arc en ciel sur Guingamp

Ils m’ont servi un gigantesque bol de tisane et nous avons conversé doucement, puis je suis allée me coucher dans la chambre tout au bout, celle qui me donne un peu le vertige parce que, même si d’autres appartements l’entourent et la soutiennent, elle semble suspendue au seul bruit de la chaufferie. J’ai mal dormi. À cinq heure trente, j’ai allumé mon portable, persuadée que le réveil allait sonner alors même que je savais la ville bien trop silencieuse. Je me suis levée, seule, à huit heures. Il faisait toujours nuit, putain. Un thé à l’orange et quelques amandes plus tard, je me tenais sous les néons de la station de métro et je voyais arriver la rame bondée, souvenir de mes années d’étudiante. Deux jeunes gars discutaient tandis que le reste des passagers s’enfermait dans sa fatigue ou son désespoir.

Pontchaillou. La dernière fois que j’ai poireauté aux urgences, à Saint-Brieuc, j’ai compris pourquoi je haïssais autant ces endroits. Hormis mes démons, qui se déploient désormais dans les couloirs de tout hôpital, c’est l’absence de lumière naturelle qui m’étouffe. Les gens qui bossent là évoluent dans des corridors parcourus de tubes fluorescents, une signalétique infernale qui butte sur des portes closes, derrière lesquelles des gens font semblant de ne pas mourir. Je ne crois même pas qu’il y ait eu de fenêtre dans le bureau du cardiologue qui m’a reçue. Dans la salle d’attente, il y avait des vieux (ha ! ce biais cognitif qui fait qu’on peut parfois se rappeler avoir été ado, mais ne nous permet pas d’envisager avoir un jour soixante-dix balais), une femme à peine plus âgée que moi, et un môme de quatorze ans qui sortait d’une salle de consultation. J’ai toujours pas réussi à savoir si aller à l’hosto était un bon moyen de relativiser ou si c’était juste une antichambre de l’Hadès.

J’ai rejoint la grisaille humide dehors et ai remonté l’escalier de la station suspendue sur lequel se pressait des gens qui comme moi, devaient sortir de consultations solitaires. À l’aller, j’avais croisé le regard d’une gonzesse qui portait des rangeos et se pressait vers les bâtiments au fond du campus. J’avais eu l’impression qu’elle approuvait mes pompes ouvertes et ma dégaine de gamine.

ciel

Je suis repassée à l’appart’ des parents de Mathias où j’ai bu un café pelotonnée dans la banquette, en face d’Evelyne qui comme toujours s’inquiétait pour moi et me conseillait de me protéger de ce que m’infligeais. C’est marrant qu’elle soit la seule à projeter sur moi ses angoisses, à juste titre. Tout le monde me laisse tranquille, mais elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour me préserver, du monde comme de moi-même. Elle m’a dit de ne pas me rendre aux obsèques du père de M.

M., c’est mon élève dont le papa est décédé dimanche dernier. J’avais prévu d’aller au funérarium parce que… qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour autrui, si ce n’est d’être là ?

Je n’y suis pas allée. J’ai repris le métro, traversé la gare en travaux (une gare, c’est déjà un lieu de passage. En travaux, ça devient… un seuil. Mouvant, aléatoire. On ne peut plus savoir où l’on va débarquer.) Je me suis installée dans le TGV, entre mon voisin qui regardait Bright et la fille de l’autre côté de l’allée qui matait Princesse Mononoké, et j’ai tenté de bosser. Mais j’avais un putain de mal de bide, et j’ai passé le trajet à attendre que la gare de Guingamp veuille bien se matérialiser à travers la vitre. Là où mon aller avait été exaltant, mon retour s’est avéré décevant. Sans intérêt. Je me suis encastrée dans le siège conducteur de notre Megane et j’ai conduit en mode automatique jusqu’à la maison.

Où m’attendait Mathias, qui tenait prêts un bouillon de poule et une omelette. Je me suis glissée sur le banc rapeux devant la table en OSB. Il m’a tendu une tasse de thé au jasmin. J’ai cessé d’avoir mal après avoir mangé, j’ai préparé mes cours pour demain et me suis installée en bas, sous la petite lampe rose et la guirlande rouge. J’ai lu Les magiciens (que j’aime de moins en moins – ou qui me laisse de plus en plus perplexe.)

Guingamp

Oh ! Je sais. Je ressemble à une petite vieille, toute pétrie de ses habitudes et réticente à la moindre incartade. Mais c’était bizarre, cette errance. Une des premières choses que j’ai dites à Mathias, c’est que j’avais hâte de reprendre les cours. Je voulais retrouver mon ancre. Ou mon encre, d’ailleurs. J’avais oublié d’emporter un carnet – je n’y pense jamais. Et je commence tout juste à puiser dans le quotidien de quoi me reconstruire. J’ai besoin de m’arrimer quelque part, pour regarder l’océan. Sans plus y sombrer. Une part de moi pense qu’il faudra bien se rejeter à l’eau. Je ne sais même pas s’il le faut vraiment. En tout cas, bousculer le cours des choses m’a plongée dans une certaine confusion. Je suis arrivée à la maison déphasée et un peu triste. Je me sentais coupable d’avoir abandonné mes élèves (qui eux étaient ravis… enfin, si tant est qu’ils préfèrent les maths au français ;P) Mon armure n’en était plus une. C’était un sarcophage, qui m’avait prémunie contre certaines obligations tout en m’empêchant de jouir de leurs aspérités.

Je n’aime plus Rennes. Je n’aime plus l’anonymat des grandes villes, ni la manière dont le temps s’y étire. Je n’aime plus regarder la pluie couler sur les vitres d’un bus que j’ai dû attendre en me persuadant que c’était cool d’écouter la vie des autres. Le frisson de solitude au seuil d’un trottoir tandis que les voitures projettent des gerbes de gouttes qui retombent incolores sur le bitume. Je n’aime plus la nuit polychrome qui rit par-dessus les tours.

J’aime marcher le long de l’avenue qui me ramène chez ma soeur, dans son antre baroque sous les toits. J’aime que la pharmacienne me reconnaisse. J’aime parcourir ces routes que je commence à savoir par coeur et qui pourtant montrent toujours des nuances différentes au fil des jours. J’aime croiser Armel et sa fille à la caisse du supermarché, et y parler de la dernière soirée à laquelle je n’ai même pas assisté jusqu’au bout.

falaises de Plouha

J’aime mes littoraux dont le cardiologue a dit à sa collègue qu’ils étaient « les plus beaux de Bretagne » (même si c’était pour me faire mieux admettre que le rendez-vous n’avait servi à rien :)) Je ne sais si je m’encroûte ou si je dérive.

Mais ces derniers soirs, j’écoute Enya, Noa et Loreena McKennitt. Sereinement. Mes talismans sont gorgés de pouvoir. Je ne peux pas être ailleurs qu’ici.

Chez moi.

 

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5 réponses à “Rennes”

  1. Maloriel dit :

    Voilà un très joli billet !
    Alors du coup le rendez-vous chez le cardiologue n’a rien donné ?

    • Nathalie dit :

      Merci ! (J’ai littéralement mis trois heures à l’écrire oO)

      Ben en fait, le cardiologue m’a écoutée parler, puis il m’a dit : « Mais je ne sais pas pourquoi on vous a orientée vers moi, je ne suis pas du tout spécialiste de votre problème ! » La secrétaire au téléphone aurait dû me demander pourquoi je prenais rendez-vous, mais en même temps, vu que j’y allais avec un mot de mon médecin traitant…
      Quoi qu’il en soit, j’ai rendez-vous en février au service interne à l’hôpital sud, avec le spécialiste du coin en problèmes veineux récidivents :)

  2. Nathalie dit :

    « mes Docs délassées », hum. Délacées, nan, peut-être ?

  3. Eliness dit :

    Je ressens à te lire une si forte nostalgie, tout en appréciant fort la conclusion vers laquelle tu tends. J’ai l’impression de retrouver cet apaisement avec lequel j’ai quitté Lille, ce regard angoissé sur chaque lieu cher – sur lesquels on finit par lâcher prise et se libérer.

    « Mes talismans sont gorgés de pouvoir. Je ne peux pas être ailleurs qu’ici. Chez moi. »

    Cette dernière phrase est d’une telle force… :)

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