Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Rituels

L’année dernière, quand je n’allais pas bien, j’ai commencé à compter. Matin et soir, se laver les dents deux minutes chrono. Au coucher, quarante coups de brosse. Je pensais à N., de la nouvelle éponyme de Stephen King, pour qui compter et aligner était un moyen de contrôler le chaos.

Après, j’ai appris à méditer, et l’égrenage du temps est devenu un moyen supplémentaire de rester à flot. J’étais agrippée à cette bouée qui dérivait en pleine mer, et je comptais pour ne pas penser à l’horizon absent, ni aux requins en dessous.

Un, deux, trois. Respire. J’aime bien les rythmes ternaires : promesses d’éternité contenues dans le retour cyclique aux commencements.

 

Je ne médite plus du tout – c’est un tort. Et je n’ai plus besoin de compter. J’ai trouvé le rivage, et je campe à la lisière des vagues. Je sais désormais comment retrouver le chemin de cette plage, et qu’en cet océan se cachent autant de chimères que de trésors enfouis.

Au début, j’avais besoin d’y retourner souvent. J’arrivais exténuée au bord de l’eau, et j’aspirais à pleins poumons l’air salé. C’est beaucoup plus facile maintenant que je sais que cet endroit est tout le temps là, en moi. Je n’ai pas besoin d’y revenir, puisque je l’emporte où que j’aille. C’est comme Naya’Lune : d’où que tu partes, il suffit de le vouloir pour s’y cacher. Même mes élèves l’avaient compris, qui savaient qu’Alice n’avait qu’à regarder deux minutes autour d’elle pour retrouver l’entrée d’un terrier.

 

Le matin, je ne bois plus de café. Je le pensais indispensable à mon image rock’n’roll, j’ai découvert que c’était Angoisse qui réclamait son breuvage favori.

À la place, je bois du thé. Vert, pas noir. Le thé noir n’est rituel qu’épicé, au cœur de la saison sombre. Quant au thé vert, le Sencha appelle plus le son des carillons et le calme d’une vue sur le mont Fuji que le Ceylan.

Chaque fois que mes mains tremblent, que mon ventre se noue, je prends le temps de faire infuser une décoction de plantes dans une grande tasse noire.

 

Je respire l’odeur du basilic.

Je remue toujours le repas qui mijote avec la cuiller en bois, jamais avec une vulgaire cuiller en fer. (d’ailleurs le jour où, en grand manque de nicotine, j’ai perdu ma cuiller en bois, cela m’a semblé tout à fait dramatique. J’ai crié, même.)

 

Pendant une semaine, j’ai écrit tous les matins dans mon nouveau carnet, celui que j’ai acheté inspirée par un article sur le bullet-journal et qui s’est avéré une excellente idée. Je l’ai appelé Carnet du Quotidien Recomposé. À présent, je n’ai plus l’impression d’être scindée en plusieurs masques ni d’être tiraillée entre des priorités contraires.

 

J’ai arrêté de fumer, puis j’ai repris. Qu’importe : je sais désormais que j’en suis capable. Je ne fume plus pendant la journée, c’était inimaginable il y a quelques mois. Mais parfois, le matin, je sors sur la terrasse pour écouter le vent dans les arbres, et je triche avec le pacte. Un nouveau rituel.

 

Ce que j’ai compris ces derniers mois, c’est comment retrouver le temps (t’as vu j’ai été vachement plus rapide que Marcel !) Quand j’étais enfant, si le temps semblait si étiré, c’est parce que je vivais chaque minute après l’autre, sans avoir vraiment conscience qu’elles passaient. Je vivais dans un présent continu. En grandissant, je me suis mise à imaginer le futur (et à m’ennuyer, souvent). D’imaginer à appréhender, il n’y a qu’un pas que j’ai franchi allègrement.

L’année dernière, je ne vivais pas du tout dans le présent, et l’aurais-je voulu, j’en aurais été incapable.

 

J’ai toujours le réflexe, alors qu’on est samedi par exemple, de me dire « oui mais après-demain c’est lundi, du coup dimanche je devrais travailler ». Mais j’ai beaucoup moins de mal à repousser cette pensée. Je l’identifie, je hausse les épaules, et je retourne au présent.

 

Chaque rituel est une ancre. J’ai arrimé mon île au fond de la mer, et je profite du soleil au milieu des vagues qui bruissent.

 

Je vais aller relire Françoise Sagan, Bonjour Tristesse, Esther me l’a remis en tête avec ses mots tout incrustés de sable, posés presque lascifs sous le soleil au zénith. Et me mettre à Colette, enfin. C’est très important d’avoir des lectures rituelles. Et l’été se prête à la contemplation de la mer et des forêts, et aux émois d’héroïnes un peu absentes, plus charnelles qu’intellectuelles.

 

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Une réponse à “Rituels”

  1. […] ça annihile par définition la spontanéité), mais ça change rien au résultat. Comme Esther la dernière fois, elle a renouvelé mon envie de partager ce que je suis du mieux possible, sans fard ni […]

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