Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Sorcières

« Il n’y a pas pire antiféministes que les femmes elles-mêmes », déclaré-je souvent. Non parce que je nie la misogynie plus ou moins assumée, plus ou moins consciente aussi, des hommes, mais parce qu’elle est partagée par mes consœurs, et que venant d’elles, ce n’est ni plus ni moins, à mon sens, qu’une trahison. On m’opposera qu’il s’agit sans doute plutôt de bêtise, ou de naïveté, ou d’oppression – soyons gentille. Je répondrai que c’est également le cas pour les hommes.

Minerva Klimt

Ils sont très, très peu nombreux, les gens qui savent que leur lecture du monde n’est pas plus légitime qu’une autre. J’ai l’impression que la majorité des gens que je rencontre n’ont jamais interrogé les fondements de leurs convictions. « C’est comme ça », ou « c’est la vie », sont les deux phrases que j’ai le plus entendu répétées dans la mienne, de vie, et je ne connais que ma mère qui ait eu le droit de les prononcer avec fatalisme : elle ne pouvait vraiment rien faire.

J’ai presque terminé le bouquin de Mona Chollet qui donne son titre à ce billet. C’est lui qui m’inspire ces lignes, et d’ailleurs, je vais faire comme tout le monde et en recommander vivement la lecture : il m’a physiquement bouleversée. Comme cela arrive rarement, il a réveillé la conscience de mon corps, il m’a… reconnectée ? Je l’ai trouvé incroyablement vitalisant, je ne vois pas d’autre mot.

Madonne Munch

Et j’aboutis à deux conclusions : la première, c’est que si le féminisme ostentatoire, énergique, bruyant (aucun de ces termes n’est négatif sur mon clavier) me fait hausser les épaules, c’est parce que je le pense sans effet. Les machos le moquent, les femmes non féministes (aussi invraisemblable que ça soit à écrire) ne le comprennent pas, voire le réprouvent. Je crois que personne ne change d’avis en écoutant les arguments – et encore moins les slogans – clamés par des gens avec qui on n’est pas d’accord.

Je crois que pour que le féminisme aboutisse, il faudrait que toutes les femmes s’autorisent à être qui elles veulent, sans juger leur prochaine. Comme je crois que pour que la société évolue, il faudrait que chacun d’entre nous cesse de blâmer le Système, comme si c’était un organisme vivant, comme si on était dans la Matrice et qu’on n’y pouvait rien. Le Système, c’est juste la somme de nos résignations, de nos lâchetés, et de nos accomplissements, aussi ! « La société nous pousse à… » « Le Système veut que… » « Le Patriarcat nous impose… » Il n’y a rien, rien que ta résolution à y adhérer, ou pas (évidemment, je m’adresse là aux hommes et femmes d’une société libre, comme la nôtre.)

Bref. Tout ça pour dire qu’en revanche, je pense, comme l’écrit Mona Chollet dans son introduction, qu’il y a des individus, des parcours, qui nous émeuvent et nous transcendent. Et je me suis demandé qui représentait pour moi, sinon un modèle à suivre, du moins une source d’inspiration ou d’admiration.

Venus Botticelli

Je ne parlerai dans ce billet que de femmes. Je n’ai jamais cru que je ne pouvais pas faire les mêmes choses qu’un homme, comme je l’expliquais ici, donc ce n’est pas pour affirmer que « oui ! Les femmes aussi font des trucs cools ! » que j’ai fait ce choix. C’est parce que j’ai réalisé qu’être moi-même, au sens de m’accomplir, allait être pénible, dès le jour où j’ai déclaré pour la première fois à une tierce personne : « non, je ne veux pas d’enfant ». Et parce que je suis une femme, que j’aime l’être (et que j’aime aussi les regarder, et plus si affinités), j’aime pouvoir m’identifier à un personnage féminin1.

Je dis « personnage » à dessein, car je vais parler de femmes fictives, et aussi de vraies femmes, qui existent je veux dire – mais je ne les connais pas : je ne pourrais parler dans un cas comme dans l’autre que de ce qu’elles m’inspirent.

Médée

Je ne vais pas m’attarder sur Médée : plus j’y pense, plus je sais que j’ai envie de lui consacrer un billet dédié. Elle est en tout cas le personnage féminin (le personnage tout court, non ?) le plus complet (pas au sens de « bien caractérisé », mais au sens de… je ne sais pas, moi… entière, maîtresse de sa destinée…), le plus plus immense, auquel j’ai été confrontée, je crois.

« Je sais les crimes que je vais oser, mais ma colère est plus puissante que ma volonté et c’est elle qui cause les plus grands maux aux mortels. »

Euripide, Théâtre complet, Garnier-Flammarion, 1966. Trad. Henri Berguin.

Virginie Despentes

J’ai lu Baise-moi à 17 ans et il m’aura fallu toutes ces années pour comprendre ce que je trouvais dingue chez cette écrivaine : elle a du style, comme très, très peu d’auteurs en ont. Je n’aime ni ne comprends tous ses romans (je conserve un souvenir ému des Chiennes Savantes, j’ai adoré le tome 1 de Vernon Subutex). Mais je crois que Despentes m’a appris un truc : je peux écrire ce que je veux, avec les mots que je veux. Avec le recul, j’ai toujours l’impression que c’était dingue, Baise-moi. Une femme qui parle aussi crûment, de sexe et de meurtre en plus ! J’avais jamais vu ça (je ne suis pas sûre de l’avoir revu, d’ailleurs.)

Gillian Anderson, en trois actes

Quand j’étais ado, je ne savais pas que j’étais amoureuse de Dana Scully. L’étais-je, d’ailleurs ? C’est tentant de voir des prémices là où il n’y avait rien. À peu près à la même époque en tout cas, j’ai beaucoup écouté ça, c’était le summum du sensuel, pour moi :

Après quoi, il y a eu Straightheads. C’est atroce, ne regardez pas. Mais le personnage d’Alice ne m’a plus vraiment quittée : cette force de se relever qui tient presque de la rage pure, et maîtrisée pourtant… Rien que parce que je l’y ai vue violer un homme avec le canon d’un fusil, je ne pouvais pas l’oublier. Je me demande aussi si je n’ai pas aimé qu’elle soit une femme décomplexée, mais je ne suis pas sûre : à l’époque, je n’avais pas conscience du fait qu’une femme ne sort normalement pas avec un homme plus jeune, ni du fait qu’on risque de la traiter de pute si elle assume son désir.

Et enfin, The fall : elle y est blonde, assurée, se suffisant à elle-même, décomplexée et s’assumant sans la moindre naïveté, bi… La femme parfaite selon mes critères. Je pourrais tomber amoureuse d’une Stella, si je ne savais pas qu’elle m’échapperait. Mais je ne dispose pas, moi, de cette belle indépendance : je ne saurais vivre seule.

Jane Eyre

J’en ai déjà parlé, je ne veux pas faire de redite. Tout de même : Jane est une fille instruite des sujets qui l’intéressent, parce qu’elle l’a voulu. Elle s’est longtemps refusée à Rochester, qu’elle aimait, parce qu’elle ne voulait pas de compromis, et qu’elle ne se considère pas comme inférieure, ni parce qu’elle est une femme, ni parce qu’elle est gouvernante.

Kate Winslet, en trois actes aussi

Pour la folle beauté de Rose dans Titanic, son impétuosité et sa force d’âme. Pour les larmes de Bitsey Bloom à la fin de La vie de David Gale (pas sûre qu’une autre actrice m’ait à ce point convaincue). Et pour, encore une fois, la force de caractère et le refus de se résigner d’April Wheeler dans Les Noces Rebelles. Quelle tragédienne ! J’aimerais la voir jouer Médée.

Mylène Farmer

Outre ce que j’ai pu en raconter, il y a les photos d’Herb Ritts :

mylène farmer herb ritts anamorphosée

Je peux pas vous expliquer ce que ça avait de fascinant de la voir aussi diablement sexy après L’autre. Je voulais lui ressembler. Je crois que je savais pas que je pouvais être belle, avant de voir ces deux facettes d’elle. Et le clip de California !

Il va sans dire que je la trouvais sublime en pute. J’ai toujours eu un faible pour les femmes « vulgaires ». Comme je la trouve sublime en femme qui s’affranchit (je préfère les cheveux longs, toujours. Sur les femmes comme sur les hommes.)

J’ai déjà assez parlé de Mylène Farmer ici ou là, mais j’ai fait l’honneur à Despentes de parler de ses textes et pas de sa gueule, et je dois rendre à Mylène Farmer ce qui lui appartient : ses textes. Qui m’ont transcendée bien avant que je sache à quoi elle ressemble.

Obsédée du pire
Et pas très prolixe
Mes moindres soupirs
Se métaphysiquent…
J’ai dans la tête
Des tonnes de pirouettes
Le saut de l’ange
N’a pour moi rien d’étrange

Obsédée du pire
Et pas très prolixe
Partager mes rires
Plutôt plutoniques (j’entends, personnellement : plutôt plus toniques)
J’ai dans ma sphère
Un effet de serre
Mon sang bouillonne
Je bous de tout, en somme
« L’amour c’est rien », Avant que l’ombre, 2006

Mylène Farmer n’a jamais eu d’enfant, et je crois que si ça avait été le cas, je ne lui aurais jamais pardonné, même si ça ne me regarde pas. Je ne connaissais personne d’autre, à l’époque.

Parenthèse

Les femmes de mon entourage qui ont enfanté confondent parfois le fait que j’en parle souvent, avec du mépris envers les mères. Il n’en est rien. Mon obsession pour ce sujet naît seulement d’une immense solitude. Il est dur, je vous assure, d’être seule parmi les siens – les siennes – et de ne pouvoir partager ses pensées avec personne.

La marquise de Merteuil

Je n’ai pas lu Les liaisons dangereuses. Je pense à Glenn Close, et à cette fin terrible, où elle est conspuée, destituée, huée, pour avoir fait exactement la même chose que Valmont, par des connards de bien-pensants jaloux. En même temps, c’était mérité : elle les avait traités comme des connards de bien pensants, et je ne crois pas que se comporter en prédateur prétentieux soit très intelligent. Il lui manquait l’empathie, à la marquise, je n’ai jamais pu l’aimer vraiment. Je l’admire toutefois, pas parce qu’elle est méchante, mais parce qu’elle s’en fout… sauf à la fin.

Simone de Beauvoir

J’adore les Mémoires d’une jeune fille rangée pour une raison très simple : j’ai jamais eu l’impression qu’ils avaient été écrits par une femme, et je trouve, avec le recul, très réconfortant de ne pas devoir justifier mes choix, ou expliciter les siens, parce que nous sommes des femmes. Je n’en avais pas conscience quand je l’ai lue, et je sais qu’elle a, au contraire, beaucoup réfléchi à la question. Mais ça ne m’a à aucun moment frappée qu’elle avait fait preuve de culot, et c’est l’avenir que je nous souhaite. Simone de Beauvoir a fait ce qu’elle estimait devoir faire, ce qu’elle avait envie de faire, c’est tout.

Lisey Landon

La Lisey d’Histoire de Lisey, de Stephen King. J’aimerais être capable de rester moi tout en partageant à ce point la vie de quelqu’un. Au point d’être capable d’évoluer dans son monde. J’aimerais aussi être capable d’un tel voyage dans notre vie commune, si mon compagnon venait à s’éteindre avant moi, et d’absorber tout ça pour continuer, toute seule, mais renforcée par mes fantômes.

Erzsébet Bathory et toutes les « veuves noires », infanticides, psychopathes

Pour avoir contredit toutes les chansons débiles que j’ai entendues sur les femmes, Renaud – Miss Maggie en tête. Comme Yann Arthus Bertrand que j’entendais l’autre jour, sur Europe 1, sans doute persuadé d’être féministe, expliquer que les femmes étaient plus tendres, plus solidaires, plus impliquées dans l’avenir du monde et d’autrui que les hommes. Je suppose que ça justifie leur désengagement : heureusement, il y a les femmes.

Cette chanson, qui est encore souvent diffusée, est un hymne machiste qui s’ignore, et j’ai jamais entendu une gonzesse s’en émouvoir (à part ma sœur, dieu merci – vous savez que j’aime bien les expression vieillottes, surtout quand j’essaie de ne pas être vulgaire.)


1 : Il va sans dire que la lecture de Mona Chollet, ayant inspiré ce billet, m’a donné envie de parler de femmes.

 

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6 réponses à “Sorcières”

  1. Maloriel dit :

    Désolée je vais faire un petit hors sujet inspiré par la fin de ton billet !
    Il y a peu de choses que je déteste autant que les hommes qui parlent des femmes. Ça m’arrive de dire « les hommes ceci », les « hommes cela », mais dans la majorité des cas c’est pour me moquer gentiment et voir l’air déconfit de mon compagnon :D L’autre jour j’ai commenté une vidéo Youtube pour exprimer mon désaccord avec le vidéaste sur le sujet de la sous-représentation des femmes dans la fiction, sujet qu’il pensait être (en toute bonne foi selon moi) être un faux sujet. En tant que passionné de « narration », il disait en gros que ce qu’il y avait à regretter, c’était qu’on écrive de mauvaises histoires. L’un de ses principaux arguments était que si on prend par exemple le schéma du récit de la quête initiatique, on retrouve souvent un initiateur plus badass que le héros, et qui se retrouve ensuite effacé par le héros. Il prenait pour exemple Matrix, car on a reproché au film d’avoir effacé le personnage de Trinity, et il disait que c’était voulu par le schéma narratif (qui pourquoi pas est discutable, ce n’était pas sa préoccupation)et que l’histoire aurait été rigoureusement la même en changeant le sexe ou l’orientation sexuelle des personnages. Et donc, conclut-il, le traitement réservé à Trinity était un non sujet. Je lui ai répondu que ce qu’il ne voyait pas, probablement parce qu’il était un homme, c’était le manque de figures féminines auxquelles on peut s’identifier en tant que femme. Alors non, un personnage féminin ne « représente » pas les femmes dans le sens où nous serions toutes des avatars d’une même essence, mais on a tous besoin de se projeter, de s’identifier, et pour ça on a besoin de gens… qui nous ressemblent, tout simplement. Tout ça pour dire qu’un certain nombre d’internautes m’ont répondu que il y a peu de femmes créatrices parce que « ça ne les intéresse pas », il y a peu de personnages féminins parce que « les femmes ne s’intéressent pas à ce type de fiction ». Maintenant, je comprends mieux le principe du « mansplaining », car j’expérimente à quel point c’est agaçant.
    En tout cas, j’ai bien avancé dans ma lecture de Mona Chollet, et c’est chouette car elle formule et nuance des choses auxquelles j’ai déjà souvent pensé, ou bien met des mots sur des ressentis que je n’ai jamais vraiment bien trouvé comment dire (ce qui d’ailleurs me donnait l’impression qu’ils étaient illégitimes), alors rien que pour ça, ça en fait un bouquin important, car je doute très fort d’être la seule !

    • Nathalie dit :

      J’irai peut-être regarder la vidéo dont tu parles, histoire de nuancer mon propos, mais il me semble que l’argumentaire du vidéaste n’en est pas un : faire de Néo l’initiateur et de Trinity l’héroïne n’aurait rien changé au schéma narratif.

      Quant aux réactions des internautes que tu cites, heureusement que je suis en train de boire un thé et pas un café parce que j’aurais fait un infarctus. Ça me rappelle ce que tu m’avais raconté au sujet du forum de Postchrist. Que doit-on conclure de telles inepties ? Que toi et moi ne sommes pas des femmes ?

      Comme par hasard, ce sont systématiquement des hommes qui viennent expliquer ce que veulent et sont les femmes, et quand une femme, comme Clara dans les réponses à ton commentaire, vient prendre la parole pour soutenir ton argument, son propos est minimisé.

      Il faut être sacrément borné pour ne pas se rendre compte que quand ce que tu incarnes est surreprésenté dans la fiction, cela signifie que des tas de gens ne se sentent pas exister. Je ne comprends même pas l’argument des « intentions de l’auteur ». C’est bien ça, le problème : que trop peu de gens « intentionnent » de parler d’autres choses que des hommes :/

  2. Maloriel dit :

    Oh j’ai oublié, si ça t’intéresse toi ou quelqu’un d’autre qui lit ce blog, la vidéo dont je parlais, c’est celle-ci :
    https://www.youtube.com/watch?v=I3t1wbliFsc&t

  3. Entdaurog dit :

    Voici une autre vidéo qui peut vous intéresser (mais peut-être après avoir fini le livre de Mona Chollet – que je n’ai pas lu), que j’avais oubliée et que ce billet m’a rappelé : https://www.youtube.com/watch?v=EbqFdrp8bzU

    Je ne sais pas si vous connaissez Juliette Arnaud, mais perso, j’adore.

    • Nathalie dit :

      Je n’avais pas entendu cette chronique, très très cool ! Merci !
      (Je connais « bien » Juliette Arnaud : je suis prof, j’incarne quand même l’auditorat majoritaire de France Inter… Non ?! ;P)

      • Entdaurog dit :

        C’est bien possible, un auditorat auquel j’appartiens également ; mais c’est bien dommage que cette radio engendre, probablement à l’insu de son plein gré, une césure sociale sur le « niveau » culturel, alors même que son message combat généralement l’absence de mixité sociale…

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