Le Carnet Orange

Le monde merveilleux des gens normaux #2

Comme je vais parler uniquement de mes collègues profs, le titre est clairement caricatural, mais peut-être pour cette raison est-il encore plus terrifiant.

Cet après-midi, entre deux visio pré-bac de français, j’ai commencé à préparer ma rentrée. Les programmes de collège ont changé, et je voulais savoir si je pouvais appliquer la nouvelle mouture en quatrième, même si elle n’est prévue que pour 2027 (la réponse est non, et j’en suis toute désappointée).

Je suis allée faire un tour sur le forum neoprofs.org, où la plupart des messages tournaient autour de la baisse dramatique du niveau attendu, et ainsi de suite. Bon, déjà, ça m’a fait sourire, parce que tu peux toujours attendre davantage, comme nous le constatons de toute manière, nos ambitions tournent au vinaigre devant le niveau réel des élèves.
J’ajouterai entre parenthèses que ces nouveaux programmes m’ont plutôt enthousiasmée, pour ma part.

Mais ce qui motive l’écriture de ce billet, c’est ce témoignage : « Je me suis sentie submergée de jargon et j’ai senti une très grosse charge de travail peser sur moi lors de cette visio [de déblayage du programme, ndlr] : il faut tout penser (progression littéraire, progression grammaticale, progression écriture, progression lecture, progression artistique, etc.). Cela demande un travail considérable et je me sens en décalage avec ce qui se passe réellement dans la classe à savoir gérer des élèves qui n’ont pas de matériel, qui se concentrent 30 secondes, qui n’enregistrent rien, qui sont dans une telle difficulté de lecture et d’écriture que mes progressions semblent bien éloignées d’eux. »

Propos plussoyés par à peu près tous les intervenants, alors qu’ils sont à mon sens extrêmement problématiques.

Qu’on se le dise dès le départ, je ne vais pas discuter de la pertinence des propositions ministérielles. La dernière fois que je l’ai fait, ça remonte, c’était sous Vallaud-Belkacem, j’étais furax. Cette fois, je viens de le dire (pardon), je suis emballée.

Pour être honnête, et ça me pose d’emblée comme la nana qui se la pète, mais tant pis, la première chose qui me frappe dans ces propos, c’est la description de la classe. Pas en tant que telle, parce que j’ai fait les mêmes constats. Mais dans ce qui me semble une inversion totale des causes et des conséquences.
Meuf, c’est précisément parce que tu n’as pensé aucune progression que tes gamins ressemblent à ça. En fait, et il faudrait y revenir (mais j’arrête pas d’éditer ce billet, alors ça devient compliqué), de prime abord on a l’impression que le fait même d’établir une progression t’est problématique, alors que, pardon, mais je vois pas comment on peut enseigner sans envisager une complexification des lectures, des réflexions et donc des tâches associées.

Najat a voulu le « collège pour tous », et il m’a semblé que la plupart des gens, profs compris, étaient d’accord avec ça. Soit. Mais ça sous-entend, désolée de poser des évidences, qu’il va falloir travailler avec des enfants qu’avant on évinçait du système scolaire « classique » 1.

Et ce que je lis ici, c’est le désarroi complètement dingue de quelqu’un pour qui s’adapter aux autres relève d’un travail considérable, alors que c’est l’essence de son métier, tandis qu’elle ne s’est jamais interrogée à propos de la charge cognitive faramineuse qu’elle demandait à ses élèves pour s’adapter à… elle.

Je reformule, sur le ton pédant qui me caractérise (désolée, je suis fatiguée, donc sans filtres) : meuf, si tu as envisagé des progressions éloignées de tes élèves, c’est que tu enseignes à un élève-type bien scolaire qui vit dans ta tête. Ton travail, ça devrait être l’inverse. Tu constates donc tu t’adaptes. C’est toi, l’adulte et la prof. Les enfants sont supposés te faire confiance, on leur demande de te respecter. Comment le pourraient-ils si la seule chose que tu retiens d’eux c’est qu’ils ne te ressemblent pas ?
Franchement, la fin de ta dernière phrase me semble lunaire. Tu sais que tu as merdé si tu constates un décalage pareil.

Je me rends bien compte à quel point je suis pédante, péremptoire et jugeante, alors que je suis pas foutue de rendre mes copies à l’heure. Mais tu sais quoi, ce soir c’est mon quart d’heure de gloire, parce que j’ai été, sans doute pas cette élève – j’étais moi-même très scolaire – mais cette jeune femme qui a tant peiné à s’adapter. Je ressens comme complètement fou qu’autrui, a fortiori une enseignante, estime que construire une progression pédagogique adaptée à son public représente une « très grosse charge de travail. »

Je ne rends pas toujours mes copies, pourtant mes élèves les plus en difficulté sont à fond quand je leur demande de faire quelque chose. Pourquoi ? Parce que, dixit Clémence : « vous avez été une une Prof incroyable avec moi ça faisait très longtemps que j’avais pas eu ce genre de Prof qui est simplement là pour ces élèves et qui ne fait pas juste cours. » Je sais à quel point c’est prétentieux de poster ça, et je m’en fous. Je pense qu’au-delà de me faire mousser, ce message témoigne d’un truc que je constate tous les jours, y compris lors du dernier conseil de classe en cinquième, pendant lequel, évoquant la classe de quatrième « avenir », un collègue a dit que tel élève « ne la méritait pas ». J’ai juste réussi à grommeler que l’enseignement ne se méritait pas. C’est un droit universel, et une classe telle que celle-ci a aussi pour objectif de remettre sur les rails cellui qui fait n’importe quoi parce qu’iel ne sait plus ce qu’iel fait là.

Tu vas me dire que ça suffit pas, que je suis supposée leur apprendre quelque chose, pas juste animer une garderie. C’est tout à fait juste. Je ne vois simplement pas comment je pourrais apprendre quoi que ce soit à un collégien si l’image que je lui renvoie c’est qu’elle ou lui n’a pas sa place dans ma Superbe Progression Littéraire 2.

Cette rigidité, je la pardonne à n’importe quel néophyte, parce que j’ai commis les mêmes erreurs et que, nombrilisme mis à part, il me semble qu’on exerce un métier compliqué, aux enjeux très nombreux. Mais voir de « vieux » profs complètement désarçonnés à l’idée même d’évoluer, ça me rend dingue. D’autant que dès que tu les interroges, tu retrouves… tes élèves. Les pas bons en français qui s’éclatent en maths, les artistes, ceux qui ont repris leurs études sur le tard… Chacun d’entre nous représente un profil, caricaturable, qu’on a en tout cas incarné, ce qui ne nous a pas empêchés… de devenir profs !

Je suis une professionnelle déplorable par bien des aspects 3. Cette fin d’année, j’ai fait absolument n’importe quoi. J’ai oublié un conseil de classe et rendu mes appréciations le jour même pour les suivants. Je n’encourage cette attitude en aucun cas. Je ne suis pas fiable. Il me semble toutefois que je dois retenir la réflexion d’Ilan : « vous êtes la seule prof à ne pas exiger de nous ce que vous ne faites pas. »
Eh ben écoute, c’est déjà pas mal. Commençons par être droits dans nos bottes. Puis, apprenons, merde. C’est ce qu’on demande à nos élèves.


1. J’avais dit pas de commentaire sur la pertinence du système, mais le fait est que cette réforme implique une dévalorisation des autres cursus, et ça, ça me pose un problème, pour beaucoup de raisons. La première étant que je pense que c’est un choix politique visant à affaiblir la position sociale de gens qu’on dira davantage défavorisés intellectuellement. Il y a trop de conséquences à cette opinion pour les développer ici.

2. Et encore, je t’ai pas parlé des profs selon qui « mais COMMENT FAIRE CULTURE COMMUNE SI ON NE LIT PLUS MOLIERE ? » Bah oui, t’as raison, on est tous soudés en tant que peuple français parce qu’on s’est tartiné L’Avare jusqu’à plus soif (et je passe aussi le passage du Grand Remplacement de la Vraie Culture Française depuis qu’on oblige l’enseignement d’autrices inconnues au détriment des Grands Écrivains – « dont-Voltaire-que-je-n’aime-pas-mais-dont-je-reconnais-le-génie ». Si l’ironie est la marque du génie, alors demain je monte sur le trône.

3. Je pense que j’ai lu ça chez Lana, mais vraiment, quand j’émets des propos négatifs à mon propre égard, ce n’est pas pour qu’on me dise « mais non, pas du tout, tu es super ». C’est nécessaire, d’être critique envers soi-même, ça ne veut pas dire qu’on va se pendre par culpabilité.

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