Le Carnet Orange

Angoisse et Sérénité sont sur un bateau

Je ne sais plus qui je veux voir tomber à l’eau. Je pourrais cesser d’être moi, tu comprends, si je perdais Angoisse.

Juillet passe et je le danse sur la pointe des pieds. L’énergie manque mais pas la volonté. J’laisse des empreintes, des glyphes tracés du bout des orteils, sans trop y penser encore. Il faut de la légèreté, pour compenser la lourdeur des souvenirs convoqués.

Aujourd’hui, j’ai écouté quelqu’une se raconter pendant vingt minutes dans un vocal. J’étais dans ma voiture et je souriais, parce que j’imagine, peut-être à tort mais ainsi soit je, que les liens qu’on tisse comme ça à l’aveuglette ont un pouvoir.

Ensuite, je suis rentrée dans le bureau de la psy et on a commencé la deuxième séance de plongée. La première m’avait bousculée sans plus, je crois que j’étais agacée, au fond, de passer une heure sur un souvenir que je jugeais ridicule (en réalité, il disait beaucoup. Pas le souvenir, mais la façon dont je le raconte. Ce que je disais de moi quand je l’évoquais.) Aujourd’hui, je me doutais bien qu’on irait chercher une épave un peu plus imposante. On remonte le temps dans l’ordre chronologique de toute façon, du premier épisode sur lequel j’ai su poser des mots, au suivant, et ainsi de suite. Donc, aujourd’hui, le cachalot sous le gravier : MES PARENTS. Cet imbroglio, putain. Ce PUTAIN DE SAC DE NOEUDS COULANTS. Pas parce que c’étaient de mauvais parents, mais parce qu’on a traversé des trucs, tous les quatre, eux ma sœur et moi, que personne n’a jamais soupçonnés et que j’ai, donc, super habilement recouverts d’un peu de sable (je me suis étouffée avec, c’est pour ça que je me rends dans ce bureau.)

L’aprèm je suis allée voir Martine, à Lanrivain. On a parlé trois heures, installées dans son salon que j’ai envie de qualifier de bleu parce qu’un mur est décoré d’un papier peint d’un bleu magnifique constellé d’oiseaux dorés. Je m’étais promis de ne plus confondre amitié et relation de boulot, mais merde, je crois qu’on a des atomes sérieusement crochus.
Elle m’a parlé des cellules chimériques et je trouve cette idée incroyablement belle. Je vois bien que c’est parce que je ne suis apparemment pas porteuse d’une maladie auto-immune transmise par mes aïeules, mais…

Je suis un peu à court de mots, ces derniers temps. La psy m’oblige à en mettre toutes les cinq minutes à chaque séance (certes, je n’en ai fait que trois, mais d’une heure chacune) et j’ai parachevé deux séquences pour les quatrièmes.

J’écoute de la techno et rien d’autre, ce qui me semble assez symptomatique du travail de restructuration souterraine qui s’opère depuis que j’ai commencé l’EMDR. Au milieu de titres ajoutés bien plus récemment, tournent en boucle des morceaux qui datent des alentours de mes quatorze ans. The House of House, Café del Mar, Dreams, pour les plus marquants, mais chaque retrouvaille avec les compils Ultra Techno de mon adolescence me ramène dans la mare 1.
Et c’est logique, je crois, que j’écoute ça. Je pouvais pas espérer éviter de penser qu’un jour j’ai eu suffisamment mal pour écrire des lettres d’adieu, ni ignorer qu’elles n’ont pas servi parce que je ne pouvais pas supporter d’infliger une telle douleur, et parce que je n’avais pas envie de mourir, au fond. « Juste », d’être quelqu’un d’autre. « Juste », de ne plus souffrir. Que je le veuille ou non, l’été 98 est fondateur. Ou si emblématique que ça revient au même. Mes quatorze ans, c’est ma croix et ma force en même temps. C’est toutes les « moi » condensées dans un petit morceau d’éternité, un souvenir enfermé dans l’ambre de mes névroses.

Et la psy, ce qu’elle fait, c’est qu’elle te donne un marteau et te dit « maintenant tu fracasses cette gangue ».
Alors j’écoute de la techno, et je danse sur des petits bouts de souvenirs. J’ai même pas mal.

1. Mon propre Naya’Lune. Il faudra que je reposte ici ce billet, mais tout est dans Histoire de Lisey de Stephen King.

Commentaires

  1. Eliness dit :

    Si ca peut te faire sourire, mon psy, deuxième session, avec son accent et ses grands gestes là que j’entendais derrière moi : « parlez-moi un peu de votre maman » 🙂

    Bravo pour le courage de plonger. On oublie souvent mais c’est vivant, vraiment.

    PS : Comme le disait si bien Omar Sharif, les vocaux, c’est ma grande passion ^^

  2. Maloriel dit :

    Je me souviens comme c’est épuisant de poser des mots continuellement sur tout, le travail de thérapie est assez hardcore de ce côté-là, mais nécessaire. Courage, et j’ai envie de dire tant mieux si tu rentres dans le dur pendant que tu es en vacances, au moins pas besoin de gérer les élèves à côté. Mais faut se lâcher du lest, perso mon réflexe c’était de m’acheter un petit truc qui me faisait plaisir après les séances (des bonbons, un beignet, ouais, j’avoue, des trucs régressifs en général 😉

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