Le Carnet Orange

Ce que je veux emporter avec moi quand la lumière commencera à décroître

Je n’aime pas le mois d’août.

J’ai écrit plusieurs brouillons pour en témoigner mais je passe toujours à côté parce que le sujet en appelle au moins trois autres et que mes billets se transforment en carte mentale des thèmes qui me tournent dans la tête en ce moment. Ce soir, je vais essayer de coller au sujet comme une mouche à son ruban de scotch, et peut-être de trouver de meilleures comparaisons.

En fait, août ressemble à un très long dimanche. Je suis à peu près sûre de n’avoir pas besoin d’expliquer ce que ça implique, d’être dimanche. J’ai l’impression de me tenir chaque jour sur le rivage et de regarder l’eau monter. Je déteste d’autant plus cette sensation que c’est celle d’une personne très, très privilégiée. Tu sais, le genre qui a dix-sept semaines de vacances par an.

Ça ne m’empêche pas d’être vaguement triste. Deux deuils irriguent mes mois d’été, je sais qu’ils orientent mes pensées. Neuf ans se sont écoulés depuis ce 22 août mais c’est pas pour autant qu’il a cessé de m’habiter.
Le truc, c’est que même cachetonnée, j’appréhende. Pas la rentrée, mais la saison sombre. J’ai beau savoir qu’elle ne commencera pas avant Novembre, j’en guette les signes partout – et ils sont là depuis juin. J’ai l’impression que le jour dure bien moins longtemps que la nuit, et ça me bouffe.

Je me suis demandé ce que je pouvais faire pour contrer « ça », Angoisse, l’obscurité, le repli, tout ce qui remplit la carte mentale. Qu’est-ce qui, sur la Nef, distingue l’été de l’hiver, outre la lumière qui décline puis disparait, et ça je ne peux rien y faire ?

Avec Novembre viennent la pluie, le froid, et Noël. Les réunions parents-profs. Les collègues déprimés. Les arbres morts.
Ce qui n’existe qu’à ce moment-là : les Cure, Dargaard et Qntal. Le chocolat chaud. Les petites lumières de la maison tout le temps allumées. La tisane à toute heure.
Ce que l’obscurité rend possible : le retour de la magie. La lecture d’œuvres plus feutrées, contemplatives (Léa Silhol par exemple). Davantage d’introspection et la volonté de vraiment prendre soin de moi pour réussir la traversée.

Je retrouve en hiver des choses que la lumière avait effacées. Ce que je considère comme un appauvrissement et un racornissement tiennent davantage de la transformation.

Je pense à la cabine d’Eliness. Forcément, voyageant moi-même sur une Nef, l’image me parle beaucoup ! Et je me dis qu’en été, j’ai collecté des choses que je peux disposer dans la mienne.
Il y a le concret : les photos des plantes et des insectes. Je me constitue un album de lumière, que je peux consulter. Mais au-delà de ça, rien ne m’empêche d’emporter avec moi cette attention au vivant, cette curiosité de ce qui m’entoure. Je peux choisir d’habiter les heures autrement. De m’accorder le droit d’être dehors quand la météo le permet.
Je crois que je vais m’inscrire au Pot’Coz, moi aussi. Décider que puisque j’ai la chance d’avoir mes mercredis après-midi, j’ai le droit d’en faire une parenthèse à part entière, durant laquelle je profite du jour et je mets mes mains dans la terre pour garder ma place dans la nature. J’y apprendrai de quoi faire de mon propre jardin un potager de sorcière 😉

Il est peut-être là, le nœud de mes angoisses. Je suis quelqu’un qui s’est très peu autorisée à être pleinement elle-même. J’apprends à le faire depuis les vertiges, mais je reste attachée, sans le faire exprès bien sûr, à une image que je crois devoir renvoyer. Alors que je peux parfaitement être une personne rigoureuse dans son travail, mais qui vit de manière excentrique (peut-être que ça ne l’est pas du tout, excentrique, mais c’est comme ça que j’ai l’impression d’être perçue.)

Je peux décider sciemment que les heures de jour ne sont pas négociables et que lorsque je ne suis pas devant les élèves, je me promène, je prends l’air, je découvre. Les copies peuvent attendre la nuit, elle tombe bien assez tôt.
J’ai le droit de changer de rythme. De lire, d’écrire, de jouer davantage. De prendre ma forme hivernale. Et cette transformation s’accompagne des rituels adéquats. Il me faut des points d’ancrage solides sur lesquels m’appuyer : les lumières que j’allume, les boissons que je consomme, les vêtements que je choisis, la musique que j’écoute, tout ça, je crois devoir le faire en conscience, de la même façon que je photographie les insectes qui peuplent ma maison en été.

Et une dernière chose, peut-être la plus difficile pour moi : la nature ne meurt pas, en hiver (ni moi). Si je suis capable de repérer les prémisses de la saison sombre dès le mois de juin, je pourrais guetter les signes du printemps dès décembre… Saisir davantage le mouvement, le cycle. Me tenir à l’affût de la vie comme je le fais depuis l’ouverture des Chemins de Naivara.

Je suis si entraînée à remarquer ce qui disparaît, c’est presque codé dans ma chair, pour tout un tas de raisons. Je crois qu’il est temps de déplacer mon regard. D’observer ce qui change. Naivara m’a appris à collecter sans juger de ce qui était beau ou pas (et d’ailleurs je trouve belles toutes les créatures que j’ai photographiées, oui, même les tégénaires.)
Et de comprendre que je suis, moi aussi, toutes les formes que je revêts au fil de l’année. Qu’il n’y a pas d’un côté l’adulte responsable et de l’autre la fille que je suis dans le privé. J’aimerais me réconcilier avec moi-même.

Commentaires

  1. Maloriel dit :

    Je comprends totalement la sensation de dimanche sur le mois d’août, il faut dire qu’en plus, comme tout tourne au ralenti, ça accentue cette impression. Et on voit définitivement les prémisses de l’automne pendant ce mois.
    Perso, chaque année, même si cette année j’apprécie davantage l’été, j’ai l’impression de revivre en automne. Parce que l’automne est mystérieux, plein de possibilités, des nuances de lumière, pas ce temps unique et figé qui semble durer une éternité. L’automne, les parfums se multiplient, les forêts deviennent fantastiques, avec les jeux de clair obscur, les champignons aux formes bizarres, et les couleurs… pour moi les couleurs d’automne sont les plus belles de l’année.
    Et puis l’hiver… comme tu le dis, la nature ne meurt pas. Une partie d’elle par contre est en repos. L’hiver est à l’été ce que la nuit est au jour. La nuit il m’arrive de me dire « pfiou, heureusement qu’il fait pas jour tout le temps ». Parce que ce temps de silence et d’obscurité permet aux diurnes de ce régénérer, loin du bruit et de l’obligation de s’activer. L’hiver a de ça. Et rappelle-toi, qu’est-ce que la mer est belle en hiver…
    Mais oui, tu as raison, j’apprends chaque jour à mieux regarder, et pas seulement à voir. Donc, pas seulement à projeter ma perception, mais à en découvrir de nouvelles en observant les choses comme elles sont vraiment, sans jugement.
    Si tu veux on ira se balader en automne. Les forêts en cette saison c’est vraiment banger comme disent les jeunes de 40 ans.

    1. Kalys dit :

      C’est vrai qu’en Automne je retrouve une inspiration et une connexion au monde qui sont très différentes en été, où tout est plus languide et charnel. « Ce temps unique et figé qui semble durer une éternité », comme tu le dis, semble absorber les pensées.
      Je crois qu’il faut que j’apprenne à embrasser ce temps de régénération, moi qui sais seulement courir 😉

  2. Eliness dit :

    La transition de la lutte vers l’acceptation est, je crois, l’un des plus grands enjeux. Merci, comme très souvent, pour ce cheminement <3

    1. Kalys dit :

      Et c’est pour moi l’enjeu de ces dernières années, j’ai l’impression. Le chemin est long et je m’y écorche, mais… qu’est-ce qu’il est beau !

  3. zofia dit :

    J’allais te dire que la nature vit l’hiver, contrairement à ce qu’il nous semble, mais tu finis sur cette note alors je n’ai pas besoin de l’ajouter 🙂
    D’ailleurs, je vois plus d’oiseaux et d’animaux à d’autres saisons, qu’en été, et encore plus cette année.
    Merci d’avoir comparé Août à un dimanche, tu as mis le doigt sur une sensation que je n’arrivais pas à définir. Cette année, plus que toute autre, j’appréhende vraiment cette saison froide qui arrive et je ne sais comment la traverser, sans trop souffrir

    1. Kalys dit :

      J’espère que tu trouveras ton chemin. Tu sais où toquer ♥

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