Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Cernes, tornades et spirales

À Eliness

Je pense souvent à ce qu’a écrit Eliness : nous nous rigidifions. Nous tournons en rond, gravant cerne après cerne.

Je le vois bien, en me relisant. Pourtant j’ai plutôt l’impression d’une spirale. C’est la même et la même et encore la même, mais pas le point de chute.
(d’ailleurs, il n’y a pas de point de chute. Ça, je l’ai appris tardivement, alors que c’est le propre d’une spirale)

Parce que je suis lente, peut-être, parce qu’il me faut une dizaine d’itérations avant de repérer le motif récurrent, le schéma.
Puis j’oublie. Mais jamais tout à fait, apparemment, parce que le mouvement de ma spirale se décale toujours un peu, parce que j’arrive pas tout à fait aux mêmes conclusions.

Aujourd’hui ce qui me fait un peu peur c’est de creuser toujours les mêmes sillons. C’est ce que je fais sur ma peau. Des semaines que mes petites blessures, infligées par le chat j’imagine, se rouvrent encore et encore sous l’action de mes ongles. Je racle et j’arrache chaque fois que je suis anxieuse. C’est très satisfaisant sur l’instant, ça paraît stupide chaque fois que je regarde ces micro-plaies qui jonchent mon bras. J’aime mes cicatrices, qui me rappellent d’où je viens. Elles sont fermées. Ces écorchures, là, me rappellent où je reviens.

Je sors d’une journée difficile, c’est ma faute en partie, je suis crevée, on a role-playé jusqu’à minuit et j’ai eu l’idée géniale d’ouvrir ma messagerie pro avant d’aller me coucher. La mère de T. m’informait que si son fils avait triché en copiant-collant le contenu d’un site web, c’était avec son aide et sa bénédiction, car je n’avais pas été foutue d’expliquer aux élèves ce qu’il fallait faire. Quant à celle de H, je recevais son gentil message à 10h du mat’. Il paraît que je m’acharne sur son fils. Si je veux en savoir davantage, je peux lui écrire. Merci mais non, merci.
Ces messages m’ont rendu… triste. Dépitée. En colère. Et à mon collègue qui me conseillait de les traiter avec indifférence, je n’ai su que répondre « ça ne te rend pas dingue, que ton travail soit remis en question comme ça ? » Le plagiat est un délit sanctionné par la loi. La triche peut être punie par l’interdiction de se présenter à un examen pendant cinq ans. Mais qu’importe, je pense que vous voyez très bien où est le problème.

Toujours est-il que j’ai l’impression que plus les années passent et plus ça me touche. Mon collègue a développé une carapace. Il m’a dit que sans ça, il se rongerait les sangs. Je sais bien qu’il a raison, mais… Je sens que j’ai raison de me révolter. Je n’ai pas à subir ça. Ma profession n’a pas à être systématiquement stigmatisée, remise en cause, méprisée, par des gens qui informeraient l’intégralité des médias disponibles si j’avais seulement douté du bien-fondé de leurs actions.
Avant, ce qui me blessait, c’est de penser qu’ils avaient peut-être raison. Que j’avais merdé, que je ne savais pas faire mon boulot. Maintenant je sens qu’on s’attaque à ce que je représente, parce que ce que je représente ne mérite plus le moindre respect.

D’où la spirale. Combien de fois le diamant lira-t-il ce sillon ? Vais-je me figer dans ma colère et mon incompréhension à force de les ressasser ? Vais-je prendre de la distance et accepter ? Sera-ce une bonne chose ? Est-ce que la solution ne sera pas de changer de disque et encore une fois, ne serait-ce pas lâcheté ?
Je sais les moyens immédiats : dormir, parce que la fatigue me rend plus sensible que je ne l’étais déjà, respirer, les ignorer. Je m’inquiète cependant de constater que chaque fois que je me suis sentie vraiment bien, pendant le confinement par exemple, c’est parce que je n’étais plus confrontée au monde.

Pas à la contradiction. C’est peut-être ça qui me fera ajouter de nouveaux cernes à ma bientôt vieille souche. Peut-être que l’incompréhension face à ma colère fera naître de nouvelles pensées, de nouveaux embranchements. Peut-être que j’arriverai un jour à comprendre pourquoi tant de gens ne me comprennent pas et que j’ouvrirai les yeux. Peut-être que mes nouvelles plaies deviendront des cicatrices que je caresserai sans y penser. Je n’ose l’espérer, ça fait si longtemps que je m’embourbe dans les mêmes tranchées.
Et puis si, merde, pourquoi pas ? Si à chaque tour sur elle-même la spirale se déplace, elle finira bien par parvenir loin, bien loin d’ici.

 

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2 réponses à “Cernes, tornades et spirales”

  1. Eliness dit :

    J’ai un sentiment si fort de déjà-vu en te lisant ; la spirale hante-t-elle déjà tes archives ? Ou se trouvait-elle dans un commentaire que tu m’avais laissé il fut un temps ? Impossible de remettre la main dessus, mais je me souviens que ça m’avait marquée à l’époque, cette idée qu’on a beau avoir l’impression de tourner en rond, en réalité on se déplace.

    On dit souvent qu’avoir conscience des choses est la première étape pour les changer ; je trouve bien plus juste de croire que c’est la première étape pour les apprivoiser.

    Merci d’avoir partagé ton écho, et d’avoir ainsi alimenté ma propre réflexion à ce sujet ; la spirale se nourrit aussi de résonances extérieures :)

    • Nathalie dit :

      Bah merde alors… Je dois pas beaucoup me déplacer, si j’ai déjà écrit strictement la même chose ailleurs… Je ne m’en souviens plus !
      J’espère que tu as aimé Deine Lakaien, je ne connaissais pas cette reprise et c’est ce qui m’a, en premier lieu, fait penser à toi :)

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