Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Confinement, semaine 4

Être confinée, pour quelqu’un qui comme moi n’en fait pas des tonnes, c’est comme être en vacances. La seule différence, c’est que je ne suis pas censée l’être. Cette situation apporte son lot de culpabilités, et le temps de les examiner.

Indochine – Dancetaria

J’allais dire que j’ai toujours été quelqu’un de très feignant, mais ce n’est pas vrai. Ça, c’est le Juge qui parle – et il n’est pas commode. Je vais commencer par son réquisitoire.

Le Juge m’accuse de ne pas travailler autant que mes collègues, de détester faire des efforts et de me laisser facilement aller. Il remarque aussi, avec un cynisme non dissimulé que, vacances ou pas, ça ne change pas grand-chose, dans mon cas. Et puis il fait la liste de mes manquements : la conférence Zoom que j’ai ignorée, les copies que je laisse traîner, l’heure tardive à laquelle je me couche – qui entraîne celle à laquelle je me lève -, l’alcool que je m’enfile et, bien sûr, les lignes que je n’écris pas.

Le Juge n’a pas tort et c’est évidemment là que le bât blesse. Je plaide coupable. Je suis inconséquente et plutôt paresseuse. Cependant, à défaut de circonstances atténuantes, j’aimerais apporter quelques nuances.

chat roux

Je reconnais que je n’avais aucune raison valable de zapper la réunion, pas plus que je n’en ai de laisser traîner mes copies. “Qui veut faire quelque chose trouve un moyen, qui ne veut rien faire trouve une excuse.” J’ai lu ça récemment je ne sais plus où et l’ai affiché sur mon bureau (ceci est une catachrèse, monsieur le Juge) pour me souvenir de mon pire défaut et le contourner, si possible. J’essaie de ne plus me trouver d’excuses et d’admettre que soit je ne voulais pas, soit j’ai merdé. Ça m’aide à équilibrer vos sentences. C’est pour ça que j’ai passé une après-midi à me tartiner les rédacs du Brevet Blanc, parce que je savais que je cherchais des excuses pour ne pas le faire.

En dehors de ce manquement précis à la déontologie, qu’est-ce que vous me reprochez exactement, monsieur le Juge ?

VNV Nation – Endless Skies

De moins travailler que mes collègues ? C’est vrai – apparemment. J’enseigne dans un tout petit collège, je n’ai que deux niveaux et je ne comprends sincèrement pas ce qui peut prendre autant de temps à mes confrères. Je pense qu’ils veulent prouver au reste du monde que si, si, un prof, ça bosse. C’est pour ça qu’ils en font des tonnes, même en confinement. Mais quelqu’un comme moi, qui enseigne 17h semaine… Privée de mes heures de présentiel, qu’est-ce que vous voulez qu’il me reste à faire ? Je ne mets pas dix heures à préparer une heure de cours, même si j’ai dû changer de méthode ! Alors non, c’est vrai, je ne fais pas d’heures de soutien en visioconférence, parce que je ne vois pas du tout comment m’y prendre, et je ne donne pas cinq exercices à me rendre par jour, parce que j’ai 80 élèves alors non, je ne suis pas prête à leur consacrer ce temps. Parce que je n’en vois pas l’intérêt. Mes 3e savent lire un corrigé et envoyer un mail si besoin.

Mes cours sont prêts en temps et en heure, monsieur le Juge, et ils ont l’air compréhensibles et bien dosés, vu qu’aucun parent ne s’est plaint de moi. Ou alors personne ne me l’a dit et ça, je n’y peux rien.

 

Pour le reste, je continue de me demander qui a décidé de ce qui était bien ou mal. Vous, monsieur le Juge ? Ou s’agit-il vraiment d’une vérité inaliénable ?

 

Je me couche tard, c’est vrai, et avinée, avec ça. Mais le lendemain je révise mon concours, je lis mes classiques et j’apprends mes hiragana. Pourquoi devrais-je faire autre chose ? Et que devrais-je faire, dans ce cas ? Et est-ce que c’est grave, que certains jours, je ne fasse rien d’autre que d’observer les moineaux, écouter de la musique, cuisiner et gamer ?

salon au crépuscule

La seule question que je me pose, pour ma part, c’est : à l’heure de ma mort, qu’aimerais-je avoir accompli ? Tout ce qui n’entre pas dans la réponse me laisse indifférente. Je ne veux pas m’être tuée au travail parce que c’est ce que je croyais que la société attendait de moi. Je ne veux pas élever des enfants pour n’être pas seule quand je serai vieille, et même si je sais que ce n’est pas pour ça que les gens en font – quoiqu’ils disent des choses terribles en commentaires à ceux qui comme moi n’en veulent pas -, c’est une chose dont je n’ai jamais eu envie et je ne céderai pas. Je ne veux pas apprendre à coudre non plus – ça viendra peut-être.

Nine Inch Nails – Home

C’est vrai, j’ai gardé un petit côté Antigone : tout ou rien (mais sans le risque : Antigone, c’est une Résistante.) Mais, monsieur le Juge, dois-je vraiment me lapider pour ça ? En ce moment, il m’arrive de culpabiliser parce que je n’ai pas passé l’aspirateur, comme s’il y avait une loi métaphysique qui m’y obligeait. Comme je ne travaille pas, je devrais au moins employer mon temps à faire des choses. Comme si je faisais des choses, le reste du temps.

Le reste du temps, mes journées défilent à toute vitesse. Je ne suis pas présente. C’est parce que je le suis maintenant, par la force des choses, que je me rends compte que le temps passe. La seule différence, c’est que consacrer son temps aux autres, c’est mieux vu que de le consacrer à soi. C’est pour ça que vous me faites culpabiliser, monsieur le Juge. Parce que je ne passe pas mes journées à penser aux autres. Mais franchement, pourquoi je le ferai ? Ils ne s’en portent pas mieux, vous savez. Pour qu’ils s’en portent mieux, il faudrait que je sois infirmière ou escort, ou psy. Je crois que la grande majorité de mes concitoyens ne sont rien de tout ça, et qu’ils s’achètent une bonne conscience à prix discount en “saluant le sacrifice de ceux qui sont au front.”

En somme, vous m’accusez, monsieur le Juge, de ne pas être ce que vous pensez qu’on attend de moi. Mais personne n’attend rien de moi, et d’ailleurs, si c’était le cas, je les enverrais chier, ces gens, parce que ce que je fais ou pas n’a aucune incidence sur leur vie.

route de campagne au crépuscule

Ces derniers jours, j’ai trouvé un rythme qui me convient. Ce qu’il y a de bien avec le confinement, c’est que sa monotonie exclut le superflu. Je voulais méditer tous les jours, mais je ne le fais pas : parce que ce n’est pas nécessaire. En revanche, je mets en route l’appli Forest dont parlait Eliness il y a un moment (je crois), et je consacre deux à trois heures par jour à réviser l’histoire littéraire et ses concepts, à lire, et à apprendre le japonais. Je range ma cuisine et aère ma chambre.

Et je prends mon pied, monsieur le Juge ! J’ouvre la baie vitrée pour mieux entendre le chant des oiseaux et sentir l’air nocturne s’enrouler autour de mes chevilles. Je paresse dans mon lit et savoure le rayon de soleil qui coule le long de mon visage. Je me love sous deux plaids pour lire La peste ou Le trône de Crâne. L’air pur, le soleil, le vent dans les arbres et le chant des oiseaux, et la littérature, c’est ce pourquoi j’aime être en vie. Le reste, c’est vous qui le dites, monsieur le Juge.

Ce qui m’importe, à moi, ce sont les notes de Filofobia, qui cascadent autour de moi. C’est le souvenir de ma mère, le bonheur d’être entourée, les conversations à trois heures du mat’. Il y a des gens pour dire, toujours sur le ton de la condescendance, que c’est pas ça, la vie. Mais si. Ne leur en déplaise, ma vie, c’est ça. Une succession d’absolus et de misères quotidiennes dont je ne veux retenir que les premiers.

VAST – Turquoise

Alors oui, monsieur le Juge, je plaide coupable. Sortir du confinement, ce sera génial parce que j’ai hâte de voir des gens en chair et en os et de leur parler plutôt que de leur écrire. Mais je sais que ce sera aussi difficile, parce que je me suis habituée à ne plus être dans l’anticipation anxieuse et à simplement faire ce que j’ai envie, quand j’en ai envie. Parce que je recommence à aimer ces soirées d’après changement d’heure, le soleil qui ruisselle sur le parquet et l’odeur de la nuit qui approche. Parce que je me sens vivante, enthousiaste, en paix.

ombre

 

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2 réponses à “Confinement, semaine 4”

  1. Kellya dit :

    Merci de partager ce calme confiné, ce plaisir simple d’etre àsoi. Je le ressens aussi, ce nouveau rythme qui est tellement plus vrai, plus adapté à mon corps et mes envies. Mais il est assez difficile à exprimer, face à ceux qui angoissent ou souffrent… comme la honte d’etre bien dans la morosité de circonstance.

    • Nathalie dit :

      Merci à toi d’avoir pris le temps de laisser un mot :)
      Je me dis que c’est l’avantage d’un blog : en théorie, on n’y est lu que par celles et ceux qui en ont envie. Ce n’est pas comme si nous crachions notre bonheur à la figure des gens. Et puis je pense souvent à ces paroles pleines de bon sens de Matthieu Ricard je crois, selon qui éprouver de la compassion pour autrui ne signifie pas sombrer dans le malheur par effet-miroir.

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