Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Décapité – A nightmare on Elm Street

Parfois, Julie Van Rechem m’agace un peu parce qu’instinctivement, je me braque contre les gens qui estiment que tout est toujours mal fait, par des incompétents. Dans son dernier billet, quand elle raconte l’histoire de Meryem, je trouvais qu’elle superposait beaucoup de ses propres pensées à celles de cette jeune fille, un peu comme si elle détenait les clefs pour la déchiffrer. Pour moi, c’était un brin instrumentalisé, d’autant que, tant qu’à parler de l’auto-censure que s’imposerait Meryem, il me semble que ç’aurait été bien de lui donner la parole plutôt que de se la jouer super prof qui a su analyser la situation.

En revanche, Regarde les profs tomber m’a bouleversée. À cause de ce passage :

“Et personne, strictement personne dans mon entourage, ne m’a contactée suite à cet assassinat de prof-en-tant-qu’il-est-prof, pour me dire « J’ai vu ce qui s’était passé, j’ai pensé à toi, à vous les profs. C’est terrible. As-tu peur de ce qui pourrait se passer dans un de tes cours, tu saurais quoi faire si jamais ? ». Sans doute tous étaient sidérés, sans doute chacun réagit à sa manière à la violence terroriste.

Mais je ne peux m’empêcher de lire dans ce silence à quel point personne ne voit qu’un enseignant est dans sa classe sur le fil en permanence, et que j’aurais pu être, nous aurions tous pu être, à la place de Samuel. Un cours et des mots, cela sort d’une classe, c’est amplifié, déformé, des adultes s’en emparent et d’autres enjeux y sont agglutinés… combien sommes-nous à avoir vécu cela et à avoir eu cette idée de derrière la tête, « Pourvu que cela n’aille pas plus loin ? ». Combien ?”

Moi, je n’ai vécu que des situations banales. La dernière en date tournant autour de la mère qui me menace en me faisant remarquer qu’accuser sa fille de mentir (ce que je n’ai pas fait), c’est du harcèlement moral. Elle le sait,”[son] mari est gendarme”.

Je suis une jeune prof, évoluant dans un milieu privilégié, celui des collèges et désormais lycée privés. Je suis à l’abri d’un certain nombre de problématiques. Pourtant, si nos soucis quotidiens sont loin, bien loin de ceux de mes confrères et sœurs qui ont dû gérer la minute de silence auprès d’élèves à tout le moins rétifs, je ne compte plus le nombre “d’affaires” qui me laissent un goût amer. Béatrice et la mère qui lui demande de “produire un témoin de son altercation” avec sa fille. Morgane qui reçoit des messages d’une mère qui lui fait remarquer qu’elle donne trop de devoirs (tu m’étonnes, la charge mentale, si en plus du reste tu passes ton temps à te préoccuper de comment les gens font leur boulot – pardon, je suis amère, je disais.) Celle qui m’engueule parce que si le classeur de son fils est vide, c’est parce qu’en sixième il ne peut pas être autonome, mais qui ne fait pas le lien avec les devoirs jamais faits qu’elle est supposée vérifier. Je parle pas de ma tronche quand j’ai lu, à propos de l’hommage à Samuel Paty, les commentaires sous l’article du Figaro ou de 20minutes comme quoi le gouvernement ferait bien de se projeter dans la vie des vraies gens parce que faire rentrer les gosses à 10h, c’est vachement emmerdant quand tu bosses. Ouais, ben ouais, figure-toi que c’est aussi vachement emmerdant de travailler quand ton confrère a été décapité. Dans ces mêmes commentaires, j’ai lu : “les profs ont qu’à faire leur messe privée de leur côté.” Je sais pas si vous pouvez mesurer la gifle que je me suis prise en lisant ça.

Notre “messe privée” avait pour objectif de réfléchir à la manière d’amener le sujet à des ados déjà confrontés au covid etc. À la façon de s’y prendre pour que cette minute de silence fasse sens, pour eux. Qu’ils en comprennent les enjeux, qu’ils réalisent que l’assassinat d’un prof, ou de n’importe qui d’ailleurs, n’a rien de banal ni d’acceptable. Nous devions gérer notre propre émotion et la dépasser pour créer un espace de discussion.

Ils sont combien, parmi ces gens qui ne se souciaient que d’arriver à l’heure au travail en nous laissant leur gosse en garderie, à avoir déjà pris sur eux pour que leur colère ou leur tristesse ne soit pas prétexte à verrouiller le débat ?

 

Je suis terrifiée par le monde dans lequel je vis. Je n’ai pas trouvé les armes, et je ne suis pas sûre de pouvoir. Je blâme en partie nos gouvernements successifs (ni plus ni moins celui qui est en place parce que… “c’est pas lui qui a commencé” et que je ne fais que constater le naufrage.) La moitié de nos élèves arrivent en sixième sans savoir écrire ni compter. Histoire que ça ne se voie pas trop, les attendus des examens nationaux sont ridiculement faibles. Vous auriez vu la gueule des évaluations commanditées pour faire un point post-confinement en début de seconde… Mes élèves les ont trouvées faciles, tu m’étonnes. Quand j’ai consulté les résultats, j’ai pu constater qu’en compréhension de texte, l’intégralité de mes élèves avait obtenu un résultat “satisfaisant.” Ces mêmes élèves qui peinent à déchiffrer Lancelot en version moderne et adaptée au niveau cinquième.

Par ailleurs, ils érigent la subjectivité et le respect de l’opinion de chacun en vertu primordiale. C’est bien… Sauf quand il s’agit de faits établis et de vérités scientifiques. Mais comment voulez-vous faire comprendre que la vérité n’est pas relative quand l’intégralité des médias s’arrache les derniers “experts” proclamés et que tous se contredisent ? Quand Michel Onfray, “philosophe”, vient donner son avis sur la vaccination ?

 

Je pense qu’il y a toujours eu des élèves pour penser que l’école ne servait à rien. Sauf que maintenant, leurs parents sont d’accord. Ils nous confient leurs gosses parce que c’est obligatoire et surtout parce que c’est pratique, mais ne nous accordent aucune confiance et se permettent de remettre nos méthodes en question. Comme si je disais à mon boulanger qu’il devrait s’y prendre autrement pour fabriquer son pain, ou à mon plombier qu’en fait je sais comment déboucher cette canalisation.

 

Cette génération sera certes sacrifiée au covid, mais, franchement… Pour qu’on puisse parler de sacrifice, encore faudrait-il que l’école ait eu un sens avant ça. Ces gosses, ça fait longtemps qu’on les a sacrifiés. On leur a répété que tout s’obtenait sans rien. Que si tu fournissais un effort, c’était normal qu’il soit récompensé par une bonne note, même si t’as raté. Parce que t’as essayé, quand même… C’est bien !!! Je veux bien hein, que l’important soit de participer, mais faire croire à un gamin qui essaie de toutes ses forces, que ça suffira pour être médecin, quand bien même ses résultats ont été “achetés” pour préserver son bien-être… Je sais pas, c’est si horrible d’envisager que certains aient besoin de plus de temps ? Ou  n’y arrivent pas ?

 

Un prof décapité ne “vaut” pas plus qu’un caissier, une éboueuse, un facteur ou une étudiante. Non. Il me semble toutefois que ne pas voir le symbole que ça représente, ne pas se rendre compte de la responsabilité qui nous incombe mais que personne ne respecte plus… C’est non seulement douloureux mais très grave. Mathias connaît les mêmes situations avec des gens persuadés qu’élaborer le plan d’une maison, c’est à la portée de tout le monde. La seule différence, c’est que s’il ne le signe pas, le permis ne sera pas validé. Nous, si nous estimons qu’un élève n’a pas le niveau… c’est pas grave ! Ce sont les parents qui ont gain de cause ! (bon, les gens trouvent généralement un autre architecte, y’en aura sans doute toujours un pour construire un truc qui tient pas la route… non je pense pas à Nouvel :P)

 

Je suis moins philosophe que Julie Van Rechem, ou moins politisée, je ne sais pas. Je ne crois pas que les “les décideurs allaient devoir faire avec un hommage, une minute de silence, un temps de réunion avant, un discours sur les Vâleurs de la République qui n’ont rien à voir avec le schmilblik, gérer l’abattement, la colère, les récriminations des profs.” J’y crois, moi, à ces “vââleurs” qui l’exaspèrent, et je pense sincèrement que ce sont elles qui ont été attaquées à travers un individu qui n’en était plus un aux yeux de son meurtrier. Mais je dois reconnaître qu’en tant qu’humaine tentant de les incarner, ces valeurs, je me suis senti visée et touchée. Et que oui, j’aurais aimé qu’on prenne de mes nouvelles.

 

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