Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Donner un cours

On n’offre pas un cours – comme on offre un produit gratuit. On fait cours, mais on ne fait pas un cours. On le donne. Une offre peut être rejetée ou négociée, mais pas un don, parce qu’il est par nature imprévisible et presque toujours immatériel – quoique, même l’argent est immatériel, et nous ne savons pas contre quoi il sera échangé par la personne ou la structure à laquelle on l’aura confié. Ce n’est pas un cadeau non plus, parce qu’un cadeau est lui toujours matériel et que ce qu’il matérialise, c’est une intention.

Avoir un don finalement, ce n’est peut-être pas tant avoir été pourvu d’un talent (par qui ou quoi ?) que de posséder quelque chose en soi qui irrépressiblement veuille être exprimé, transformé, donné.

Ce que l’on donne n’est ni visible ni quantifiable, ni même vraiment intentionnel : en tout cas on n’a aucune idée de la manière dont cela sera reçu ni de l’impact que cela aura. On peut donner de soi, on peut donner de l’amour ou du réconfort, on peut même donner sa vie. On donne ce qui ne saurait être refusé, parce que le don est grandement involontaire et que le plus souvent, celui qui le reçoit ne s’en rend même pas compte.

Alors qu’est-ce que donner un cours ?
Une salle de classe c’est comme une bibliothèque virtuelle que chaque prof ouvre avec sa clef magique. Les étagères sont pleines de savoirs qu’il s’agit de transmettre, c’est notre boulot. Comme des bibliothécaires nous nous faisons intermédiaires, nous sélectionnons les livres (les connaissances) imposés et nous les remettons aux élèves. Ce n’est ni un don ni un cadeau, encore moins une offre : c’est ce pour quoi nous sommes payés.

Mais personne ne fait ce boulot, du moins ne peut le faire bien, à mon avis, sans avoir quelque chose à donner. On donne un cours parce qu’on désire, profondément, toucher autrui. C’est peut-être une tentative de communication. Mais comment communiquer avec quelqu’un qui n’est pas là pour ça ? Et comment toucher quelqu’un quand nous ne savons même pas vraiment ce que nous cherchons à lui dire ?

Enseigner, pour moi, c’est donner en pleine conscience. Je n’en suis pas là. Sans la pleine conscience, il n’y a que l’effort un peu désespéré de délivrer un message crypté. Et beaucoup de chances, sans doute, que le don soit perdu. Qu’il passe à travers ceux à qui on s’adresse sans y résonner, sans y dé-ranger quoi que ce soit.

On ne peut pas non plus préparer quelqu’un à recevoir un don, parce que du coup ça n’en serait plus un. Ce serait une offre que ce quelqu’un pourrait refuser. Or je crois que ce qu’un prof cherche à donner, c’est de l’amour. L’amour de ce qu’il enseigne mais aussi l’amour de celui à qui il s’adresse, à qui il essaie de dire “je crois en toi. Je crois que tu peux saisir ce que je te dis, que tu peux le faire tien.”
Bon, je m’emballe sans doute un peu, mais j’ai tout de même l’impression que mes collègues qui réussissent le mieux, qui sont le plus appréciés des élèves, sont de ceux-là. Qu’ils donnent plus qu’ils ne transmettent.

Lundi, je vais, si dieu et surtout leurs parents le veulent bien, donner un cours de soutien à des élèves de sixième qui ont disparu des radars depuis le début du confinement. Déjà difficiles à captiver en temps normal, ils ont décroché, disparu, se sont fondus dans le décor. Comment les ramener ? Pour les sauver, il faut que je leur jette une bouée. Mais certains ne voudront pas s’en saisir, d’autres ne sauront pas comment faire. Et encore faudrait-il qu’ils me voient. Aucun adolescent ne voit son prof. J’ai bien envie de dire qu’aucun adulte non plus. Les autres, ceux qui n’appartiennent pas à nos cercles intimes, ne nous apparaissent le plus souvent que comme des outils.

Je pense que pour être en mesure de donner, il faut accepter, sans juger ni tricher, accepter pleinement en somme, qui est l’autre. L’accepter et le faire sien. Que l’autre devienne une part de soi. Il ne s’agit pas de le comprendre ni de vouloir le changer, mais de s’y ajuster.

Et ça demande de l’abnégation. L’abnégation, de la solidité. Or c’est c’est ce qui me manque le plus. C’est trop facile de s’infiltrer dans mes failles et d’envahir ma cervelle. Les autres suscitent en moi colère ou indignation, fierté ou émerveillement. Les émotions me privent de mots. Je n’ai que ça à donner, moi, des mots. Ceux qui m’ont bouleversée et transformée, ceux dont je sais l’impact. Les mots sont des balles qui créent des trous dans notre psychisme. Si certains se referment vite, d’autres perdurent. L’esprit se reconstitue autour de la balle qui reste logée là.

Pour enseigner bien je ne dois plus être moi. Je dois troquer l’immobilité qui m’est si familière contre le mouvement. Je dois apprendre à danser. Je dois apprendre à (vire) volter. C’est d’autant plus difficile que c’est dans l’immobilité que je me suis apprise ; je m’y suis reconstruite, j’y ai léché mes plaies, j’y ai appris l’équilibre. Mais maintenant je dois mettre cet équilibre à l’épreuve du vent. Je dois apprendre qu’on peut (et comment) le conserver en bougeant. Déplacer sans cesse mon centre de gravité, trouver dans le souffle une manière de ralentir le temps. M’adapter. M’ajuster.

Alors peut-être je serai une excellente prof. Alors peut-être je parviendrai à donner un cours. En attendant, j’essaie de transmettre, des émotions et des savoirs, de la manière la plus efficace et agréable possible.

 

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