Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

La fin de la nuit de François Mauriac

Je me suis agenouillée sur la méridienne, tout enveloppée de lumière jaune, et j’ai laissé courir mes doigts sur les livres de la bibliothèque. Je pensais à mon « Défi Lecture ». Je voyais défiler les titres qui correspondaient à l’en-tête : « Un livre que vous étiez supposés lire à l’école, mais vous ne l’avez pas fait ». Il y avait James Joyce, dont les complications langagières m’ont tant rebutée. Claude Simon et l’interminable scène du chat (était-il roux ? Il me semble…) Aragon : Le paysan de Paris et La mise à mort. Je n’ai jamais lu Aragon ; en fait, je n’ai jamais lu les Surréalistes dont j’aime si profondément la démarche et si peu le résultat.  À l’exception d’Eluard, Eluard bien sûr, Mais la mort a rompu l’équilibre du temps / La mort qui vient la mort qui va la mort vécue / La mort visible boit et mange à mes dépens.

Michel Leiris, Aggripa d’Aubigné, Pétrarque, Albert Cohen, Marguerite Duras et puis les contemporains : Rodrigo Garcia, la terrible Sarah Kane. Tous ces auteurs dont la fréquentation aurait dû m’être familière, mais que je me suis contentée d’effleurer, voire que j’ai carrément boudés, principalement par rejet du puritanisme universitaire. Aujourd’hui, je sais que j’y reviendrai, parce que j’ai vieilli, sans doute : à presque trente-et-un ans, je suis enfin sortie de l’enfance (ou bien je l’ai retrouvée, je ne sais pas à vrai dire) et je trouve du réconfort dans ces rencontres fortuites, cette connivence qui s’établit avec ces cerveaux éteints depuis longtemps, et du repos dans cette certitude que notre humanité nous relie les uns aux autres, que je peux enfin comprendre et aimer toutes ces belles âmes qui savaient le pouvoir des mots.

Mes doigts ont cessé leur va-et-vient et je me suis attardée, sans l’extraire encore, sur La fin de la nuit, goûtant le plaisir d’en connaître déjà la fin, m’étonnant de cette certitude. Oui, je savais que la nuit dont parlait Mauriac, c’était la vie, et je savais donc que ce départ serait serein.

La fin de la nuit fait suite à Thérèse Desqueyroux, que je n’ai pas lu non plus mais qu’importe : Mauriac, dans sa préface, précise qu’il n’est pas utile de connaître la jeunesse de son héroïne pour lire l’histoire de son dernier voyage. Et ça ne l’était pas, en effet.

Que dire ? De Thérèse, qu’elle est une femme déchue. Par son crime passé, elle s’est soustraite à l’humanité. Désormais ni épouse, ni mère (mais l’avait-elle jamais été ?), elle hante son appartement parisien, comme recluse de sa propre vie. Le roman est un monologue intérieur ; il reproduit les murmures confus et les vagues tonitruantes de la pensée qui jamais ne se tait. Parfois, la narration prend le pas sur le discours, alors Thérèse s’efface. Jamais je n’avais rencontré de personnage à la mesure de cette femme qui disparaît entre les lignes pour mieux renaître quelques pages plus loin, explosive et lumineuse.

François Mauriac s’étonnait et se désolait dans sa préface de n’avoir pas pu conduire Thérèse à la rédemption, mais qu’importe, en réalité : La fin de la nuit raconte plutôt une transfiguration. S’achevant juste au bord de l’abîme, le livre n’en est que plus saisissant. Thérèse incarne la passion au sens religieux du terme. Vous souvenez-vous, quand j’avais évoqué le caractère de sainteté de Marguerite[1] (trop rapidement, certes…) ? Par comparaison, je me rends compte que si Marguerite Gautier souffrait en martyr, en Thérèse Desqueyroux se joue un accomplissement supérieur. C’est une lutte acharnée qu’elle livre autant qu’elle s’y abandonne et c’est dans sa folie et sa dignité, ses péchés d’orgueil et sa totale abnégation, c’est dans cette sorte de clignotement que se révèle et s’accomplit le passage. Ainsi métamorphosée[2], Thérèse peut quitter la nuit.

François Mauriac était un fervent catholique et je l’imaginais un peu comme le représentant d’une espèce en voie de disparition, celle de l’intellectuel chrétien conservateur mais sympathique. Aiguillonnée par cette lecture que j’ai accomplie d’une traite, je suis allée voir ce que ma librairie virtuelle favorite pouvait me proposer, là tout de suite maintenant, et j’ai orienté ma recherche vers ses écrits personnels. J’avais déjà glané quelques informations, sur Larousse notamment, et j’étais intriguée par le personnage. Je pressentais, à cause de Thérèse, qu’il devait avoir quelque chose à me transmettre.

Mon choix s’est finalement porté sur Ce que je crois, un essai qu’il a rédigé à la fin de sa vie et sur lequel je reviendrai très vite dans ce blog.

La fin de la nuit François Mauriac

Je pense que la photo doit figurer Emanuelle Riva, qui a incarné Thérèse Desqueyroux en 1962, dans le film de Georges Franju. Je pense que j’aurais beaucoup de mal aujourd’hui à visionner la version qu’en a donnée Claude Miller en 2012 car je ne peux imaginer préférer le visage d’Audrey Tautou (aaarg) à celui de cette femme sublime.

[1] Dans [Carnet Bleu] Femmes fatales et dinosaures. Je fais référence à La dame aux camélias d’Alexandre Dumas. Et je m’aperçois qu’en réalité, j’ai peu insisté sur la dimension chrétienne de ce personnage.

[2] Transfiguration, du latin transfiguratio : transformation, métamorphose, lui-même du grec, changement de forme…

 

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