Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Pauca meæ

Ça ne fait que quatre jours que février a commencé, et j’ai déjà l’impression qu’il va être interminable.

Pour commencer, j’ai eu mes règles le 1er. Donc ça fait déjà quatre jours. Pourtant aujourd’hui, alors que j’étais plutôt confiante sur le fait que c’était la fin et que je portais donc un slim bleu clair, j’ai foutu en l’air ledit slim en l’espace de deux heures. Impossible d’y faire quoi que ce soit : je faisais passer les oraux blancs des 1eres. Je me suis retrouvée à me déplacer en crabe, feignant d’être naturelle, pour ne jamais exposer mon dos aux élèves que j’allais chercher à la porte ni à ceux déjà présents dans la salle, l’un pour présenter, l’autre pour préparer son exposé. Hyper pratique. Je réalise que c’est sans doute pour ça que je suis si fatiguée : je dois être anémiée, c’est pas possible. Depuis que je prends des anticoagulants, mes règles, c’est Freddy, Jason et Michael Myers réunis une fois par mois. Autant d’hémoglobine et tout aussi imprévisible.

De plus, comme les oraux en questions démarraient à 13h15, j’ai déjeuné en salle des profs. Par conséquent, j’ai eu droit à une heure de plaintes parce que « tout le monde dit qu’on a deux mois de vacances en été, mais on nous a sucré la première et la dernière semaine alors ça fait pas deux mois, hein. » Je pense que la première urgence, concernant la formation des profs, c’est de les obliger à exercer un autre métier pendant un mois ou deux.

J’suis la première à monter au créneau quand on nous accuse de ne rien glander ou quand les gens se permettent de critiquer nos méthodes, et je suis ulcérée de constater à quel point notre métier, qui est pourtant difficile et certainement pas à la portée de tout le monde, est méprisé. Mais une part de moi ne peut s’empêcher de penser que pour remonter dans l’estime du public, il faudrait déjà qu’on prenne conscience de ce qu’on a. Perso, j’ai touché 1600 balles au mois de janvier, et j’ai pas bossé 35h/semaine. Vous savez combien je me suis interrogée à propos de ma pratique, mais une chose est sûre : même en corrigeant mes copies plus rapidement, je ne travaillerais pas autant. Je sais qu’il y a parfois des profs, parmi mes lecteurs… Qu’en pensez-vous ?

Ajoutons l’ambiance, parfois étouffante, de ces temps covidiens. Personnellement, j’ai pris le parti de vivre et de travailler comme d’habitude. Je ne suis pas suspendue à la moindre allocution ministérielle, à me demander : et si on reconfine ? Je n’en vois pas l’intérêt. Mais c’est une sorte d’obsession pour pas mal de mes collègues, et je trouve hyper pesante cette spéculation permanente, accompagnée de tous ces commentaires politiques. Les gens qui parlent politique publiquement le font toujours comme s’ils étaient persuadés que tout leur auditoire approuvait leurs positions et ça m’agace. Je trouve certains de mes collègues très suffisants, en fait. (J’ai aussi eu un collègue qui est venu me taxer un masque un matin, et est reparti en m’affirmant, très content de lui, qu’il le portait parce qu’il était obligé, mais qu’il était contre, parce que comme Raoult, il estime qu’il faut atteindre l’immunité collective. Je ne le souhaite pas à ses proches, mais s’il pouvait perdre un être cher au nom de l’immunité collective, je pense que ça lui ferait les pieds. J’adore ces gens qui sont eugénistes sans même s’en rendre compte, et sont du même coup persuadés de faire partie des « forts » qui méritent de – et vont – survivre.)

Une chose est sûre : dès que les beaux jours reviennent, je retourne passer mes pauses dans ma voiture.

Enfin, y’a la seconde 4. Mais bon, j’imagine qu’on a tous une classe qui nous donne envie de jeter l’éponge.

Ceci dit, parallèlement à tout ça, y’a des trucs cools en février : les BTS sont en stage, par exemple. Ça m’allège de cinq heures de cours, quand même ! Et en prime, je récupère mon vendredi matin. Et puis c’est bientôt les vacances. Ah non, pardon… Je reformule : putaaaaain… encore TROIS semaines à tenir… Quelle horreur… J’en peux plus… C’est vrai quoi, la dernière fois qu’on a été en vacances, c’était il y a… UN MOIS !

*

J’ai relu tous les billets que je n’avais pas publiés, mais pas archivés pour autant, et j’ai décidé de vous partager celui que j’ai écrit le 18 janvier 2017. Il y a quatre ans, je sortais pour la deuxième fois de l’hôpital, où je m’étais rendue parce que je faisais une nouvelle phlébite. Peut-être parce que c’est bientôt l’anniversaire de maman, mais surtout parce que même si c’est à cause de ça, ce billet renferme une perle de colère et de tristesse, une de celles qui, mises bout à bout, constituent ce que je suis aujourd’hui, et expliquent mon ressentiment.

*

Le 18 janvier 2017

À l’hôpital traînaient des fantômes. Je n’arrêtais pas de penser que moi aussi je finirais là un jour, mais que c’était pas le temps. J’avais envie de le crier à l’interne, qui le savait très bien. J’avais aussi envie de le dire à l’aide-soignante, qui n’avait rien trouvé de mieux pour se protéger que de refuser de donner son nom.

Ma voisine était aveugle et presque sourde, mais elle avait toute sa tête. Elle demandait : « qui c’est ? » chaque fois qu’elle percevait une présence. L’aide-soignante a répondu : « Vous n’avez pas besoin de le savoir » et j’ai eu envie de lui fracasser la tête sur la table. Bien sûr qu’on avait besoin de savoir. Sans ça, toi madame t’es un robot interchangeable, et nous, des morceaux de viande. Si c’est le seul truc qui te permet de te protéger contre l’horreur de ton métier, change-en. Ma voisine, elle connaissait Julien, et puis Flora, et puis Hélène, tous ces gens dont elle ne reconnaissait ni les contours ni la voix, seulement le prénom et la gentillesse. La nuit, elle ne survivait que parce que quelques personnes se déplaçaient assez vite pour l’empêcher de se noyer dans l’eau qui engloutissait ses poumons. Elle dépendait d’eux pour manger, pour pisser, pour attraper sa radio. Il ne tenait qu’à eux de l’ignorer, comme elle l’a fait.

J’ai toujours été terrifiée à l’idée de mourir, et pour ce qui est de vieillir, j’ai eu ce qu’il fallait à la maison. D’ailleurs, ma mère, elle est comme les vieux de l’hôpital, avec vingt ans de moins : comme eux, elle allume et éteint sa télé toutes les deux minutes (c’est tellement exaspérant), comme eux elle se met à brailler et à gémir sans raison apparente, comme eux elle est paumée, mais tellement – à l’hosto, personne sait où il est. Cet endroit vous rend dingue même si vous étiez sain d’esprit en rentrant.

Deux jours au mouroir, et j’étais prête à supplier qu’on me sorte de là.

Quand c’est arrivé, bah, deux jours après, jsuis chanceuse, jsuis jeune, j’ai dit au revoir à ma voisine, je lui ai dit qu’elle allait bientôt se rétablir, que j’en étais sûre, que c’était une putain de battante. Comme tous les vieux et les Bretons en particulier, la confiance incarnée, elle m’explique en détail où elle habite, parce qu’elle m’aime bien. Elle me dit d’aller voir ses fils. Elle m’a épelé son nom quand je le lui ai demandé, et m’a demandé de répéter, pour vérifier, parce que c’est pas un nom très commun. Merde, putain. Je chiale autant que pour ma propre grand-mère, maintenant.

Madame Le Scril, elle zappe sur Radio Bonheur dès que sur RTL, ils diffusent des chansons en anglais et qu’elle ne comprend pas ce que ça veut dire. Elle connaît par cœur Le corbeau et le renard. Elle était contente quand l’aide-soignante lui a mis du « sent-bon », elle a dit, « oh, bah dites donc ! » Le matin, elle boit du café. Elle a déjà assisté à un loto local et elle a trouvé ça rigolo, comme les gens – les vieux – étaient à fond pour quelques lots. « À chaque âge ses loisirs », qu’elle m’a dit. Elle a un grand jardin et elle habite en face de la boulangerie. Elle a un nom de reine, Marguerite, comme la Valois. Pas un nom de fleur, non, madame Le Scril elle dit « boudiou » comme n’importe quelle paysanne bretonne mais elle sait qu’elle porte un prénom d’ascendance royale. Elle a deux fils, qui à soixante-dix balais sont toujours mal à l’aise face à la vieillesse et la perte d’autonomie, et une nièce adorable qui l’écoute et lui raconte des histoires. La nuit, elle a le vertige. Elle demande tout le temps « comment je suis dans le lit, je ne sais pas comment je suis mise… » Elle aime pas la viande mixée et elle s’excuse tout le temps parce qu’elle doit « rendre votre séjour pénible », alors que c’est elle qui est perdue et malade dans ce lit trop grand pour elle.

*

C’est un fantôme, désormais. L’un des miens, en tout cas.
J’ai vérifié, tiens. Marguerite Le Scril est décédée un an et demi plus tard, le 15 octobre 2018.

Je voulais vous parler de ça parce que c’est ce à quoi j’accorde de l’importance. Les détails qui font les gens, les petites et grandes douleurs qui les et nous composent, mais aussi les amours, les souvenirs, et les plaisirs, y compris celui d’écouter son vieux poste de radio en regardant par la fenêtre d’un hôpital. Et j’ai parfois l’impression que tous ceux que j’entends se plaindre n’ont pas vécu ça. Peut-être qu’ils le cachent derrière un abécédaire du quotidien, qu’ils récitent en public pour oublier. Mais je ne comprends pas pourquoi ils font ça. Pourquoi ils ne sont pas capables de museler leur aigreur et, à défaut de s’offrir, de communiquer la beauté, la poésie, la mélancolie plutôt que les petites piques, la rancune et, putain, pourquoi ils n’ont aucun recul sur eux-mêmes, alors qu’ils sont en vie et apparemment, en assez bonne santé pour bosser. Vous êtes en vie, les gens. Et vous n’êtes même pas pauvres. Alors levez vos verres et dites merci.

PS : vous n’êtes pas obligés d’aller bien, évidemment. Mais pitié, trouvez un truc plus pertinent que « c’est pas vrai qu’on a deux mois de vacances en été »…

PPS : c’est grâce à madame Le Scril que j’ai écouté Ovidie parler de Pornocratie sur RTL !

 

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