Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Pourquoi je ne trie pas mes livres

L’idée de cet article m’est venue à la lecture de Trier ses livres : mes conseils sur Un invincible été. Pauline y parle de son rapport aux livres et à leur consommation. Elle s’interroge sur leur sacralisation, et sans doute sur celle qu’on fait de soi-même à travers ces ouvrages qu’on conserve parce qu’un jour, ils nous ont plu.
Je n’étais pas tellement d’accord avec ce qu’elle racontait et, comme vous pouvez vous en douter me connaissant, ça nécessitait un sacré développement, qui n’avait pas sa place dans ses commentaires !

Je n’ai jamais jeté1 de livres

Bon, déjà, dans les faits, il faut reconnaître que la question de la place ne s’est jamais posée pour moi. Quand j’étais étudiante, la majorité de mes livres est restée chez mes parents. C’est donc en toute sérénité que j’ai pu piocher dans ma bibliothèque « les livres de ma vie » pour les emporter à Rennes avec moi.

Le choix a été plus complexe quand il a fallu abandonner toutes mes possessions pour partir à Québec, mais là encore, il ne s’agissait pas de me débarrasser des grands perdants à la loterie du voyage, juste de les entreposer quelque part. Je les ai récupérés à mon retour.

Il y a juste une fois où la question aurait pu se poser : quand on a habité à Treffendel, où la location était vraiment minuscule. Mais nos parents ont été patients. C’est devenu un peu plus compliqué quand ceux de Mathias ont souhaité vendre leur maison, et que mon père a décidé de faire des travaux dans la sienne, parce qu’ils nous ont demandé de récupérer tous nos bouquins d’enfance, et comme on a tous les deux été élevés par des gens qui nous achetaient des livres, on s’est retrouvé avec une montagne d’exemplaires des Bibliothèques Rose et Verte. Mais bon, on a construit des étagères.

romans jeunesse en vrac

Est-ce que j’aime tous mes livres ?

Non. J’ai toujours en ma possession Hécatombe à Diane de Théodore Agrippa d’Aubigné, d’imbitables pièces de théâtre contemporaines ou L’acacia de Claude Simon, tous achetés pendant mes études de Lettres. J’entrepose de très vieilles éditions des classiques Larousse, qui tombent en miettes et que je trouve moches. Mylène a oublié un truc qui s’appelle L’amour enchristé et rien que le titre me donne envie de brûler le bouquin.

Est-ce que je relis mes livres ?

Certains oui, mais évidemment, vu le nombre que j’en ai, pas tous. Au cours de ma vie, j’ai dû en relire cinq :
Matilda de Roal Dahl
Âmes perdues de Poppy Z Brite
Histoire de Lisey de Stephen King
Hel de Graham Masterton
L’éveil de la lune d’Elizabeth Hand

Voilà ce qui me vient à l’esprit, en plus des tentatives avortées de me replonger dans de vieux Stephen King ou dans les romans de Clive Barker.

Pourquoi ne pas faire le tri, alors ?

Pour être tout à fait honnête avec vous, je n’ai tout simplement jamais pris le temps de le faire. Maintenant que nous sommes définitivement installés (du moins, je l’espère !) je vais pouvoir m’attaquer à retrancher des mes étagères les bouquins cités plus haut, parce que non seulement ils ne me procurent aucun plaisir, mais en plus, ils m’agacent. Quand je les vois, je ne ressens qu’ennui.

En revanche, pour les six-cent-cinquante autres (je dis ça au pif), no way.

La question n’est pas de savoir si je vais les relire ou si je les ai vraiment adorés. Ils font partie de ma vie, c’est tout.

Génial, meuf, ça c’était de l’argumentation !

Le truc c’est que, j’ignore pourquoi, être entourée de livres est indispensable à mon bien être. C’est aussi vital pour moi que d’entendre les oiseaux2 chanter ou que de voir des arbres. Je trouve que des murs dénués de bibliothèques sont tristes et froids. À l’heure où on nous vend du minimalisme à tout va, je suis à contre courant, mais j’ai l’impression que cette mouvance s’adresse à des gens qui achètent des trucs sans bien savoir pourquoi. C’est peut-être parce que je n’ai jamais eu beaucoup d’argent, mais la plupart des objets que je possède ont un sens pour moi (pas mon aspirateur hein, mais c’est pratique, quand même.)

Je pense pouvoir classer mes livres en quatre catégories :
– Ceux que j’adore et que j’ai relus ou relirai3, qui se comptent sur les doigts d’une main
– Ceux que j’ai aimés
– Ceux que je n’ai pas aimés
– Ceux que je n’ai pas lus.
J’imagine que je pourrais ajouter « ceux que j’ai aimés, mais j’ai changé et aujourd’hui ils ne me plaisent plus autant. »
Alors pourquoi ne pas me débarrasser des livres que je n’ai pas lus et ne lirai probablement jamais ? Et de ceux que je n’aime pas ?

livres en vrac

Alors, je vais faire beaucoup de catégories aujourd’hui, mais déjà, les livres que je n’ai pas aimés se subdivisent eux-mêmes en deux listes : ceux que j’ai détestés (cf les tragédies contemporaines imbitables, ou Eugénie Grandet) et ceux auxquels je n’ai pas accrochés. J’ai prévu de me débarrasser des premiers, mais pas des seconds, parce que parmi eux se trouvent, par exemple, Le chardonneret de Donna Tartt ou La fille du fossoyeur de Joyces Carol Oates. Et il n’y a rien à faire, j’ai eu beau m’y ennuyer ou passer à côté, ils ont pour moi une saveur, un parfum particuliers. Dès que j’y pense, me viennent en tête des ambiances, des paysages et des personnages qui m’ont, quoi qu’il arrive, accompagnée, bercée. C’est pareil pour La curée de Zola, ou Le rouge et le noir de Stendhal. Je ne les ai aimés que parce que je les ai étudiés avec une prof géniale, mais ils fonctionnent comme des malles au grenier : j’y retrouve des souvenirs et des émotions, et j’éprouve pour eux de l’affection (ok, elle est cinglée.)

Concernant les livres que je n’ai pas lus, il est fort probable que je ne le fasse jamais. Probable, mais pas impossible : il y a quelques années, j’ai pioché au hasard Trois contes de Flaubert, ou La fin de la nuit de François Mauriac (en le relisant, je m’aperçois que le billet que je lui avais consacré résume ce que j’ai déjà mis plus de mille mots à ne pas dire.)

 

Mais peut-être est-il important de préciser une chose : je n’ai jamais acheté ces livres. Ils proviennent de la bibliothèque de mes parents. Enfin, de mon père, surtout. C’étaient des prix décernés pour ses bonnes notes au collège, ou peut-être des préconisations de ses propres parents. C’est peut-être pour ça que je ne vois pas l’aspect « consommation » dont parle Pauline dans son billet. Une énorme partie de ma bibliothèque est une transmission, un héritage. C’est pour ça aussi que je garde La guerre et la paix, de Tolstoï : parce que mon père l’a adoré.

Quant aux livres que j’ai aimés, mais que je ne relirai sans doute jamais, c’est ça : une constellation, un attrape-rêve. Il me suffit de les contempler pour être happée dans les univers qu’ils décrivent. Certains d’entre eux sont très beaux et je les mets en évidence, d’autre moins, mais tous me réconfortent par leur présence.

livres en vrac

livres en vrac

livres en vrac

Normalement, je n’empile pas autant, mais pour l’instant je n’ai qu’une seule bibliothèque, dans le couloir !

Quand je bossais chez Critic, c’était pareil : plein de bandes dessinées et de livres de science-fiction qui n’éveillaient pas de passion particulière chez moi, mais d’être entourée par eux, par tous ces univers potentiels, toutes ces histoires, toute cette imagination… j’adorais ça. Le moment que je préférais, c’était le matin, quand le livreur déposait des cartons pleins de livres. Je devais les trier et les ranger au plus vite, et Éric râlait parce que je prenais le temps de lire les quatrièmes de couverture, de les ouvrir, de les sentir.

Les livres sont-ils sacrés ?

Non, je ne pense pas (encore que j’aie bizarrement perdu l’habitude de griffonner à l’intérieur et que, quand je découvre un passage qui m’effondre ou m’exalte, je le recopie désormais dans un carnet plutôt que de le souligner.)
Mais ce qu’ils contiennent… Oui, en un sens, oui. Parce que se reconnaître en autrui, et à plus forte raison quand autrui est mort il y a des siècles ou vit à l’autre bout du monde, c’est une expérience extraordinaire. C’est une rencontre, parfois avec soi-même, un éblouissement, un vertige. Et même quand l’expérience n’est pas aussi mystique, je trouve dingue qu’avec des mots, quelqu’un parvienne à créer toutes ces images, sensation et émotions dans ma tête. La lecture m’extrait du monde, littéralement, pour m’ancrer dans un autre. Si c’est pas métaphysique, ça !

J’imagine que tout dépend de ce que chacun attend de la lecture : je n’ai moi-même aucun goût pour la lecture de pur divertissement. Je vais prendre un exemple : bien sûr, j’achète les bouquins de Jean-Christophe Granger dans l’espoir d’une lecture plaisante, pleine de suspense et ne présentant aucune difficulté. Mais je les adore aussi pour l’aspect impressionniste de ses descriptions de paysages, et parce qu’ils traitent souvent de la folie. En revanche, L’homme idéal (en mieux) d’Angéla Morelli4 ne présente pour moi aucun intérêt. C’est, de mon point de vue, une lecture jetable, donc là oui, un acte de consommation, qui n’a rien à voir avec ma façon de lire.

Et du coup, une chose qui m’étonne beaucoup dans les commentaires sous l’article de Pauline, c’est l’aspect “remise en question de ma consommation” : toutes ces personnes ont l’air de dire qu’elles opèrent un tri régulièrement, alors je ne vois pas trop en quoi ça remet quoi que ce soit en question. Pour moi, c’est au moment de l’achat qu’il faudrait s’interroger, alors.

bandes dessinées

Proportionnellement à la taille de ma bibliothèque, j’ai acheté peu de livres, dans ma vie : on m’en a offerts, beaucoup, et j’en ai récupérés. Je fais ça : je sauve des livres de l’oubli.
Et sans doute, c’est un peu moi-même que je sauve de l’oubli… Pauline écrit ceci :

 

J’ai possédé beaucoup de livres d’Anna Gavalda, et j’ai beaucoup aimé les lire, mais ils ne correspondent plus à ce que j’apprécie, la littérature qui me plaît aujourd’hui n’est plus celle-là. Ce n’est pas grave. C’est chouette de changer. Heureusement que je ne suis plus, à 25 ans, la même personne qu’à quinze.

 

Pour moi qui suis une obsessionnelle de la consignation et du souvenir, cette remarque n’a aucun sens. J’ai changé, bien sûr, et aujourd’hui, j’ai tendance à trouver qu’Anne Rice écrit de manière ampoulée, que Clive Barker est parfois très bavard et que Âmes Perdues recèle plus de maladresses que de réelles pépites. Mais d’une part, je les aime toujours, même si je ne les lirais plus aujourd’hui, du moins pas avec la même ferveur, d’autre part, m’en débarrasser, ce serait les oublier peu à peu, et avec eux, tout ce que j’étais !
Or pour moi, c’est primordial de se souvenir. Je pense que c’est en partie pour ça que je n’ai jamais éprouvé le besoin de suivre une thérapie : mes démons ne sont pas acculés dans un coin sombre de mon esprit, je les connais. Et c’est aussi ce qui me permet d’être moins jugeante envers les autres, et particulièrement les adolescents : parce que je sais, je me souviens que je n’ai pas toujours été celle que je suis aujourd’hui5.

 

Tout ça vous semble peut-être un peu excessif (il paraît que j’ai une tendance à l’exagération, voire à la démesure.) En tout cas, vous comprenez certainement mieux à présent pourquoi j’ai tant de mal à prêter mes livres : je ne les revois jamais et cela représente un grand drame pour moi6 !


1 Ou donné, ou vendu. Dans les faits, je préférerais éviter de jeter des livres.

2 J’ai failli écrire « enfants » à la place, ce qui est très étrange.

3 Ou pas : je ne pense pas relire un jour Sa majesté des mouches, mais il m’a profondément marquée.

4 Je l’ai lu par curiosité, parce qu’on me l’a proposé, et je ne le regrette pas, mais jamais je ne l’aurai acheté !

5 Je ne veux pas dire qu’aujourd’hui je suis quelqu’un de bien, mais que j’ai conscience qu’une personnalité est toujours mouvante, en perpétuelle transformation, reconstruction.

6 Ceci est une note à l’adresse de Régina : j’ai conscience de ne jamais rendre non plus les livres que l’on me prête. Je propose un échange, façon rançon : je te rends Charlotte si Alan me rend les bouquins que je lui ai prêtés. Je ne sais plus ce que c’est, mais ils me manquent, par principe :P

 

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