Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Tiempos de furia

J’ai beaucoup hésité à poster ça sur mon blog “privé”, et puis merde.

Chère voisine, cher maire,

Contrairement à ce que mentionne votre courrier nous invitant à nous présenter à la mairie ce mardi 12 mai (je passe sous silence que votre lettre ne soit en réalité adressée qu’à mon conjoint), afin de “trouver des solutions au conflit qui nous oppose au voisinage”, je tiens à vous faire observer qu’aucun conflit ne m’oppose au voisinage. Madame ne représente assurément pas à elle seule la totalité de nos voisins, puisqu’elle est l’unique à avoir porté des accusations contre nous. J’ajouterai que nous entretenons des rapports très cordiaux avec l’un desdits voisins, même si je crois comprendre qu’étant “un peu bizarre”, il ne mérite pas d’être respecté ni même entendu en cette affaire.

Mais venons-en au fait. J’habitais chez moi depuis CINQ JOURS quand madame s’est pointée, un vendredi à 18h. J’avais bossé toute la semaine, je venais de déboucher une bière pour fêter avec mon homme notre installation dans notre premier chez-nous. J’ai ouvert, elle n’a pas souri, et s’est invitée sans demander la permission. Je vous passe les détails de la “conversation” qui a suivi. Madame exige que je mette des rideaux à mes fenêtres. Permettez-moi de préciser qu’elle a aussi un avis sur la manière dont je devrais arranger mon jardin. Je la cite : “ah oui mais bon, les bambous ça fait des rhizomes.” Sachant que lorsque nous l’avons rencontrée pour la première fois, elle avait également un avis sur nos façades (“Vous auriez pu mettre du bois”, “oui certes ça demande beaucoup d’entretien, mais le métal aussi”), je pense qu’on peut en conclure que non contente de croire que ses opinions devraient avoir une influence sur la façon dont les gens mènent leur vie, elle est aussi persuadée d’avoir la science infuse.

Donc, ce soir-là, madame est venue “trouver des solutions avec nous”, sans préciser qu’il n’en existait qu’une et que c’était la sienne.

Madame est fâchée parce qu’elle voit chez nous et que ça la gêne. Elle estime que se plier à ses désirs relève du savoir-vivre (en revanche, respecter le confinement n’en fait pas partie, apparemment.)

 

Et moi, est-ce que quelqu’un s’est déjà préoccupé de ce qui me dérangeait ? Et quand est-ce que je me suis permis de venir dire à mes voisins ce qu’ils devraient faire chez eux ? Vous croyez que ça me soit déjà venu à l’esprit d’aller leur demander d’arrêter de tondre leur pelouse tous les deux jours parce que c’est un non-sens écologique et que MOI, j’aime les fleurs sauvages ? Est-ce que j’ai déjà salué mes voisins en leur faisant savoir que je trouvais leur maison moche à pleurer ? Dans quel monde peut-on se sentir légitime d’intervenir dans la vie de ses concitoyens parce qu’on ne partage pas leurs choix ?

 

Mais tu sais quoi ? Vous savez quoi, monsieur le maire ? Vous avez tout foiré, depuis le début. Personne n’a contesté le permis de construire, et quelqu’un l’eût-il fait, il aurait perdu, car nous avons respecté toutes les lois. Notez qu’aucune n’oblige à poser des rideaux à ses fenêtres. Notez que vous, monsieur le maire, avez validé ce permis. Et voilà que vous “m’invitez”, un jour de semaine, à venir réfléchir au moyen  de régler ce “conflit”. Aucun différend ne m’oppose à mon voisinage. Je n’ai formulé aucun grief à l’encontre de qui que ce soit. Je vous invite donc à rencontrer Madame, afin de l’aider à trouver une solution à ses problèmes psychologiques (figurez-vous qu’un jour, elle a aperçu mon mec en boxer et qu’elle est traumatisée.)

 

Je vous invite aussi, très cordialement, à aller foutre votre nez ailleurs que dans ma vie. En fait, je vous le conseille même très vivement, parce que je suis à deux doigts du point de rupture.

Tous ceux qui me connaissent savent que quand je l’aurais atteint, vous n’assisterez pas à une explosion “hystérique” – celles-là, je les garde pour moi dans la mesure du possible, car – comme quand Madame est venue nous voir -, la sidération et le sentiment d’injustice me font perdre tous mes moyens, et donc mes mots. Non, quand je cèderai, toute cette rage deviendra fureur glacée. Ma sœur trouve ça bien plus terrifiant, et je pense qu’elle a raison.

Toute ma vie, j’ai baissé la tête, et gardé pour moi mes angoisses, mes rêves et mes révoltes, parce que j’ai vite appris que la poignée de gens qui s’estimaient les représentants universels de la normalité possédaient un incommensurable pouvoir. Quasiment rien ni personne ne correspond à la norme qu’ils sont persuadés d’incarner, et pourtant leur discours est partout dans les médias, la pub et jusque dans les fictions qui prétendent les décrédibiliser.

Il ne faut pas se mettre en colère, parce que c’est excessif. Tu n’as aucune raison de déprimer : toi, tu vas bien. Passer autant de temps sur les jeux vidéos, ce n’est ni sain ni mature. Fuir la réalité, c’est mal.

Alors écoutez-moi bien, vous, les gens “normaux”, les chantres de la modération.

 

Ma mère est tombée malade quand j’avais trois ans. Elle en avait vingt-huit. Elle est morte à 58 ans. Toute ma vie, j’ai contemplé la dégénérescence que vous fuyez à coups de crème anti-ride à deux balles. Toute ma vie, j’ai vu la mort faire son nid, et son sourire de salope et ses mains sales. J’ai lu la lettre désespérée que mon père avait adressée à ma mère. C’est moi qui ai dû la convaincre (j’avais quoi, dix ans ?) de lui dire “mais si, je t’aime”. C’est à moi qu’il a raconté les horreurs que la maladie inflige au corps et à l’âme*. C’est à moi qu’il est venu annoncer qu’il avait l’intention de se servir du vieux pistolet de son père et que ce serait mieux pour tout le monde.

* En parlant de ça, Freud : si ton pire trauma c’est d’avoir vu tes parents baiser, laisse-moi te dire que ce que mon père m’a raconté, à côté, c’est l’enfer sur terre.

Ma mère a été réduite en cendre à un âge auquel vous, les gens normaux, n’avez encore rien vécu, pas même la mort de vos proches. Les mamans de mes collègues, qui ont dix ans de plus que moi, se portent très bien. Vous n’avez jamais entendu votre père vous expliquer que s’il se suicidait, c’était un choix rationnel qu’il faisait pour votre survie.

J’ai survécu. À la colère, à la souffrance innommable. J’ai appris toute seule à dompter mes angoisses. J’ai appris à faire la conversation. À être pédagogue. Je vous ai habitués à ma présence, sachant que c’était à moi de faire des efforts. Je vous ai expliqué ce que je ressentais, même quand c’était à vous, les adultes, de faire l’effort de comprendre l’ado furibonde que j’étais. Je suis devenue quelqu’un. J’entends pas là que j’ai appris à exister au-delà de mes émotions. J’ai appris, comme on dit en méditation – et qui fait rire l’autre parce qu’elle préfère se moquer de ce qu’elle n’a pas saisi, exactement comme les hommes se moquent de son féminisme “hystérique” – , que si “je pense donc je suis”, je ne suis pas ce que je pense.

 

Madame m’a fait savoir d’un ton docte ce qu’était le “savoir-vivre”, qui consiste donc à ne pas déranger ses voisins. Et quand je lui ai répondu que de toute évidence, c’était mon existence-même qui la dérangeait, puisqu’elle ne pouvait envisager que je puisse vouloir de larges fenêtres et que je n’avais aucune raison, morale ou légale, de céder à son désir, elle m’a répondu : “oh la la, tout de suite la philosophie !” Ah ouais, de la philosophie : le mot qu’emploient les cons pour désigner ce qu’ils ne comprennent pas. Remarque, t’as raison, meuf, en fait : l’éthique, c’est un champ de la philosophie.

Et donc, moi qui ai appris tout ça toute seule, moi qui me suis battue, avec les mêmes élans lyriques et les mêmes cas de conscience déchirant que les héros de nos drames patriotes, je ne suis pas une adulte. Je ne suis même pas respectable ?

 

“Ah, vous êtes dans cet état d’esprit-là”, a-t-elle remarqué sur le ton qu’elle doit employer pour montrer sa déception à ses élèves (elle est prof…)

Oui, madame, je suis dans cet état d’esprit-là. Je suis dans l’état d’esprit de quelqu’un qui a fermé sa gueule toute sa vie, pour ne pas blesser les ignorants (qui après tout n’y étaient pour rien), mais qui en a par-dessus la tête de n’être jamais l’ignorante de quelqu’un. Moi je suis mesurée, en public, et puis j’écoute, je n’ouvre pas ma gueule toutes les deux secondes pour tout rapporter à moi. J’dois avoir l’air de quelqu’un à qui on peut tout dire. Comme avec ma collègue qui m’a envoyée chier il y a trois ans quand je tentais de la réconforter, parce qu’elle n’avait “vraiment pas la tête à ça”, parce que l’établissement dans lequel nous travaillions allait fermer. Je venais de perdre ma mère.

 

C’est ça que vous m’avez appris : que vos souffrances étaient toujours pires que les miennes. Pourquoi ? Parce que vous en parlez. Vous n’envisagez que ce qui est dit. Alors très bien, je vais parler. Et en face de ta pauvre détresse devant ma baie vitrée, ma souffrance fera l’effet d’un ouragan, connasse.

Évidemment, j’ai conscience que ça n’arrivera pas, parce que je ne vais pas contrer les arguments en faveur de rideaux à nos fenêtres avec le récit de ma vie, qui n’a aucun rapport.

Mais j’ai retenu la leçon : pour être entendu, plains-toi. N’y mets aucune nuance, ne prends pas en considération qu’autrui a sa propre vie. Fais de toi la star de ton propre drama. Rappelle bien à chacun son rôle de figurant dans le film de ta vie.


J’ai mal dormi la nuit dernière parce que j’étais en colère. Ce matin, j’ai lu ce billet de La Girafe et je crois qu’il a beaucoup contribué à libérer mes émotions. Je l’en remercie sincèrement… Je ne sais pas si je me serai sentie légitime à écrire tout ça si elle ne l’avait pas fait.

 

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6 réponses à “Tiempos de furia”

  1. Entdaurog dit :

    Je ne peux qu’admirer le courage et la force qui sont les tiens de tenir tête à ton andouille de voisine !

  2. Kellya dit :

    J’ai eu un propriétaire comme ca, qui voulait changer notre meuble de terrasse (qu’on avait fait nous meme avec nos petites mains, “ca fait pauvre”), nettoyer la porte vitrée toutes les semaines et n’avoir que des hobby d’extérieur, “parce que ca utilise moins l’appartement… lui a réussi à nous faire mettre des rideaux très vite, parce que me réveiller en le voyant nous épier de la rue m’a suffit une seule fois! Et puis au bout d’un an on a fuit, on ne voyait plus de solution.

    • Nathalie dit :

      Wow… Ma première réaction a été de lire ton message à mon compagnon en disant “t’imagines le degré de psychose du mec ? oO”

      Ça utilise moins l’appartement… Je suis sans voix. J’espère que depuis vous avez trouvé un endroit dans lequel vous vous sentez bien.

      Et merci pour tes commentaires, j’espère que tu continueras de les partager et d’apporter des contrepoints à mes éclats de voix souvent tonitruants.

  3. Kellya dit :

    Oui, ne t’inquiéte pas, ca a été finalement une chance pour nous car en en parlant à ma meilleure copine elle m’a appris que son voisin partait, a appelé son proprio et on a eu la place: un bel appartement avec une voisine adorable, le reve.
    Je voulais te le partager car ce qui m’a fait tenir à l’époque c’était justement la reaction des gens qui me rappelait que je n’étais pas folle, c’était bien lui qui avait un problème. Tu es dans le meme cas: il y a des gens qui arrivent très bien à ce faire paser pour “normaux”, mais ne te laisse pas abattre, c’est eux qui ont un problème, pas toi.

    • Nathalie dit :

      Merci, t’es adorable !
      Entre temps, mon compagnon a donc rencontré le maire, qui s’est avéré… waw. Il a posé les plans de la maison sur la table en mode “c’est scandaleux” alors que c’est lui qui a signé le permis oO
      Heureusement, il y avait d’autres personnes invitées à cette conciliation, et finalement nous sommes arrivés à un compromis : nous posons une clôture temporaire qui invisibilise la maison, le temps de trouver les finances pour faire ce qui était prévu de base, c’est-à-dire un vrai mur qui nous cache de la rue. Ceci dit la voisine n’est toujours pas d’accord, elle veut un droit de regard sur ce que nous allons construire !
      Bref, je te raconte ma vie, mais tu as raison, tous les gens à qui j’en ai parlé pensent que c’est elle qui est folle et c’est vrai que ça m’aide.
      N’empêche c’est comme tu dis, c’est dingue : je me demande comment ces gens arrivent à se faire passer pour “normaux” !

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