Le Carnet Orange

Carnet de voyage, attrape-rêves, à spirales, bleu, parfois orange, grimoire, autel des sacrifices, feuilles volantes, capturées et aplanies

Une drôle d’idée de la censure

J’ai vu que Hatier avait renoncé à publier les mémoires de Woody Allen, et certaines réactions me laissent perplexes.

La non-publication, ce n’est pas de la censure

Naulleau parle de censure gauchiste. Je ne suis pas d’accord avec l’idée que certaines voix doivent être tues (après, je ne sais pas, et pour cause, ce que Allen racontait dans son texte.) L’idée qu’il existe une « bonne » censure me révulse. Néanmoins, ce que Naulleau semble oublier (mais je n’en sais rien, l’article du Point est réservé aux abonnés, corrigez-moi si je me trompe), c’est qu’il y a des tas de gens dont on n’entend pas la voix, juste parce que… ils ne sont pas publiés. Moi, par exemple :)

Nan mais, blague à part : je comprends que ça puisse sembler indécent, à la longue, que ces gens, pourtant controversés, soient invités à donner leur avis sur tout, tout le temps. Ils font des films, ils se racontent déjà en long en large et en travers en interview… C’est pas les faire taire que de ne pas les publier. Choisir de ne pas publier, ce n’est pas censurer. Censurer, c’est interdire à quelqu’un de s’exprimer. Si tous les wannabe écrivains comme moi se sentaient muselés, on serait pas sorti de l’auberge, n’en déplaise à Stephen King qui semble oublier que tout le monde n’a pas sa chance. Moi, j’ai le droit de m’exprimer, et Woody Allen aussi.

Choisir de publier ou non, c’est politique. Chaque éditeur décide de ce qu’il juge bon de rendre public. C’est une responsabilité. Il eût été intelligent que Hatier y songe, plutôt que de se frotter trop tôt les mains dans l’espoir d’une juteuse parution.

L’homme et l’œuvre

Après, j’insiste tout de même sur le fait que pour ma part, je distingue l’homme de son œuvre. Céline a réellement écrit des trucs dégueulasses, tandis que Polanski n’a jamais mis en scène son appétit pour les jeunes filles. Si ça avait été le cas, j’aurais jugé ses films bien plus perturbants.

Puis n’oublions pas le contexte, même s’il n’excusera jamais un Matzneff. Simone de Beauvoir n’a rien vu de bizarre dans ses œuvres. Simone de Beauvoir ! OK, elle et Sartre avaient un gros problème avec la réalité. Mais Zola, qui a défendu Dreyfus, a aussi véhiculé des clichés sur les Juifs. Genre ils sont vénaux, quoi. Et je ne parle même pas de Maupassant, et de ses descriptions de paysans systématiquement cuistres et dotés de trois mots de vocabulaire. Au temps où l’esclavage existait, il y avait quoi… trois mecs qui trouvaient ça anormal ? C’est un peu facile de se voir Résistant après coup…

Je comprends qu’on ne soit pas capable de dissocier l’artiste de son œuvre. Je n’ai pas envie d’écouter du Black Metal nazi, quand bien même il serait purement symphonique (sans paroles.) Toutefois, je pense qu’on a tous besoin que ce soit solidement étayé, sans quoi, c’est difficile de renier tout ce qu’une œuvre a pu nous faire ressentir. Je ne me souviens plus quel groupe de K-Pop avait fait parler de lui parce que son leader arborait un brassard nazi. C’était impossible pour mes élèves d’absorber cette information. Elles lui trouvaient des excuses. Et je comprends ça. Il y a tellement d’émotions en jeu dans une rencontre artistique. C’est pour ça que pour moi, l’œuvre a tendance à largement primer sur l’auteur. Ce qu’on y trouve, c’est soi-même. Je ne suis pas homophobe, ni raciste. Pourtant j’ai aimé les pionniers du Black Metal. Pas eux : leur musique. Heureusement, je n’étais pas fan ; aujourd’hui, je suis suffisamment vieille pour avoir un peu de recul, et distinguer justement mes émotions de la personne qui les a provoquées. Et encore. Si Marilyn Manson s’était avéré un sombre connard, j’aurais eu bien du mal à m’en remettre. Peut-être que je n’aurais pas voulu l’entendre, parce que ses disques ont été trop importants pour moi. Et c’est pour cette raison que je ne vais jamais chercher trop loin dans la vie des gens dont j’admire les œuvres. Les deux doivent rester séparés.

 

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2 réponses à “Une drôle d’idée de la censure”

  1. Entdaurog dit :

    C’est probablement parce que les disques de Noir Désir ont été importants pour moi (et je considère toujours certains morceaux, voire certains albums, comme des bijoux) que j’ai du mal à les écouter maintenant.
    Mais pas uniquement : j’ai du mal à franchir le pas de lire Voyage au bout de la nuit. C’est paradoxal d’ailleurs, parce qu’il m’arrive de me replonger dans Lovecraft. Mais pour lui, c’est particulier : la peur du différent/de l’autre/du presque-comme-soi-mais-pas-vraiment-quand-même est tellement un thème central de ses textes que tu ne risques pas d’oublier que c’était un antisémite notoire, ça fait prendre un peu de recul et faire une distinction claire entre ce que je prends et ce que je laisse dans ses écrits. Pour Céline, j’ai peut-être peur de tout aimer dans ses textes, et de ne plus arriver à faire cette distinction.
    Aussi, je peux comprendre qu’on considère que l’œuvre puisse primer sur l’auteur. Mais ma sensibilité très personnelle est qu’il faut que des actes dégueulasses anciens se soient fondus dans le passage du temps ; pour pouvoir être éclairés principalement à la lumière de l’Histoire. Comme j’ai été éduqué (notamment par ma mère, qui s’est toujours exprimé fortement sur ce sujet) dans la notion que la mémoire de la Shoah ne doit pas être oubliée, j’ai du mal à accepter de lire les textes d’un antisémite des années 30.

    • Nathalie dit :

      Ah mais je comprends totalement ! Je ne sais pas si je me suis mal exprimée, mais je ne lis pas non plus Céline !

      Et du coup, je comprends également ta position par rapport à Noir Désir, c’est ce que j’essayais de dire quand je parlais de Marilyn Manson.

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