L’année dernière, je ne voulais pas faire de bilans. Cette année, j’ai envie d’en faire un avant échéance.
En même temps, ça n’en est pas tout à fait un. Ce billet part d’un espoir pour l’avenir : je me sens si bien, ces derniers jours. Je voudrais éprouver la même sérénité à chaque saison.
Ce qui transforme cette idée en inventaire, c’est le souvenir des lignes écrites les années précédentes, relues hier soir, parce que juin ni juillet n’y paraissaient si lumineux.
Je crois que chez moi – et ça me désole d’être si cliché -, tout part d’un banal expectations vs reality, et de « il faut » vs comment je me sens. Ce soir, j’ai remporté une victoire contre moi-même en ne me séchant pas les cheveux, c’est dire si j’ai le rituel chevillé au corps.
C’est tout le problème, d’ailleurs, parce que j’ai implanté ces rituels précisément pour me sentir bien. Pour lutter contre le chaos qui, au-delà de me caractériser, me façonne et m’aspire. Chaque fois que je ne me conforme pas au protocole, je sais pertinemment que j’ouvre un peu plus la porte au n’importe quoi. Si je ne fais pas ci et ça dans l’ordre, je bois. Je bois aussi si je fais tout bien, remarque, mais moins. Si je ne fais pas les choses au moment où elles le doivent, ça revient à inviter Angoisse et tous ses amis à festoyer pendant des jours, et c’est comme ça que je commence à me perdre dans le calendrier et zapper mes obligations.
Madame D-bis, la psy EMDR dont je reparlerai peut-être (y’a un billet en cours qui pourrait bien finir aux oubliettes comme plein d’autres), m’a expliqué qu’avoir une notion du temps confuse était le propre des personnes traumatisées. C’était pas très grave quand Annaïg, Mu et moi on a omis d’aller passer notre exam’ de littérature ; le rattrapage c’était bien aussi. C’est plus embêtant quand tu loupes un conseil de classe puis que t’oublies de faire tes appréciations à temps pour les suivants.
Le truc, c’est que du coup j’envisage mes périodes de calme comme des pages sorties tout droit d’un magazine bien-être. Je me réveillerais tous les matins au chant des oiseaux et ferais des salutations au soleil sur ma terrasse en buvant un verre d’eau citronnée. J’enchaînerais avec une méditation, un thé et un petit déjeuner équilibré. Évidemment, il ferait un temps magnifique, et après, je passerais ma matinée à lire dehors en prenant des notes inspirées dans un petit carnet que j’illustrerais avec le même talent qu’Ambre. J’irais nager avant onze heures, déjeunerais de melon et de pois chiches-féta, ferais la sieste.
Tu rigoles, mais au-delà de la caricature, c’est exactement comme ça que je me représente une parfaite journée d’été !
Autant te dire que la réalité ne ressemble pas du tout à ça.
Dans la réalité, j’ai la flemme de me sécher les cheveux (je sais qu’on vit très bien sans sèche-cheveux, je l’ai fait pendant 35 ans, l’important là-dedans c’est le rituel, toujours), il ne fait pas si beau que ça et j’ai envie de m’emmitoufler dans un plaid, et de toute façon j’ai le cerveau dans le brouillard parce que c’est le matin et que…1
Et je sais pas, on dirait que je vois ça comme une succession d’échecs qui légitiment l’un après l’autre de faire n’importe quoi, puisqu’après tout, tant qu’à merder, hein.
Donc, j’apprends à lutter à la fois contre le chaos et contre la rigidité. Je ne l’avais pas vue venir, cette dernière. Je me savais peu encline à gérer l’imprévu ou à m’extraire de ma routine, mais je n’avais pas envisagé qu’aller à l’encontre de règles que j’avais édictées moi-même récemment, me crisperait assez pour… écrire tout un billet sur la question.
Évidemment, c’est encore une remarque pleine d’auto-dérision, et je sais que tu le sais, je l’écris pour moi, parce que j’ai compris que j’utilisais l’auto-dérision pour ne pas me prendre au sérieux du tout.
Alors, qu’est-ce qui fait que ça va bien, ces derniers jours, malgré mes cheveux pas séchés (et l’alcool ingéré en semaine. Si tu penses que j’aurais dû inverser le contenu des parenthèses, que dire… c’est pas du tout fortuit ;))
Ce qui va bien, c’est que non seulement le gros de la structure est toujours en place, mais qu’en plus je respire à travers. Il a fait beau, alors j’ai passé du temps dehors. Pas beaucoup, juste de quoi étendre le linge ou désherber le potager. J’ai écouté les oiseaux. J’ai dit à Angoisse « d’accord, je vois bien que t’es là. Je t’écoute. » Et elle n’avait rien à dire, évidemment, alors elle est partie. Elle n’avait rien à dire parce que je fais ce que j’ai à faire, j’ai ritualisé la seule chose que je n’avais jamais traitée convenablement : mon boulot. Alors c’est très facile, en ce moment. Je ne donne quasiment plus de cours. Mais j’ai plein de réunions / visio / rendez-vous, de copies à corriger, la perspective des oraux la semaine prochaine. Ce qui a changé, c’est que tout est soigneusement noté, anticipé et préparé.
Il me reste donc à trouver l’énergie de faire tout ça correctement quand le rythme redeviendra « normal ». Aucune idée de si j’en suis capable sur le long terme. Je ne l’ai pas été jusqu’à présent. Je compte sur le fait que chaque année, j’y crois, et que chaque année, j’essaie.
Si ça fonctionne, alors sans doute c’est pas si grave de zapper une séance d’étirements le soir2. Ce que j’ai gagné en rigueur côté professionnel me permet de me sécuriser, je suis plus sereine. Je me surprends ces derniers jours à suivre davantage le fil de mes envies, sans avoir l’impression de perdre le contrôle. Alors je me dis, si je me fais confiance, si je cesse de me fuir surtout, peut-être que ces deux mois de vacances qui arrivent vont enfin être merveilleux. Peut-être que je ne les passerai pas rongée par la culpabilité, une culpabilité auto-entretenue parce que j’aurais peur de m’y confronter, alors je fuirais encore plus loin, jusqu’à me réveiller en septembre, si déçue de moi-même.
J’ai l’impression que j’y suis presque. Que les rituels ressemblent davantage à des choses que j’ai envie de faire parce qu’elles me font du bien, qu’à des garde-fous obligatoires derrière lesquelles se tapit le chaos qui me fait si peur. Ça secoue moins, à l’intérieur de moi. Si Angoisse se nourrit d’événements indélébiles, mon bordel intérieur lui, ne demande qu’à être bercé. Il y a toujours au fond de moi une enfant et une ado qui hurlent et trépignent, mais qui n’ont besoin de rien d’autre que d’être prises dans les bras. Ça, je peux le faire.
Quant aux autres saisons… Les sombres, celles qui me laissent exsangue… Ouvre la fenêtre, Nath, enroule-toi dans trois plaids, et aspire la lumière.
1 … JE NE SUIS PAS DU MATIN. Tu l’as, maintenant, je crois ? 😀
2 … Peut-être même que le monde ne va pas s’écrouler si je ne me suis pas séché les cheveux, que je n’ai pas fait d’étirements, que je n’ai pas médité, et que je me suis mise au lit sans les aurores boréales, juste parce que j’avais envie de dormir… Qui sait ?
J’ai la même projection parfaite et parfaitement inatteignable d’une journée d’été et de printemps et de toute saison, à laquelle j’ajouterais un chat et une heure de peinture sur une toile immense où mon (ah ah) talent s’exprimerait tout aussi parfaitement.
J’ai hâte.
C’est marrant parce que hier encore je parlais avec ma psy de la nécessité d’accepter l’incertitude et l’imprévisible et de se sentir ancrée malgré tout ça. Ce qu’il y a de solide sous tes pieds, c’est pas la vie que t’as bâtie où que tu vis, c’est toi-même, c’est ta propre dureté, ta résilience. Se faire confiance, comme tu en parles dans le billet, est bien plus essentiel que je ne le croyais. Et je suis heureuse de voir que tu trouves enfin des raisons de te faire confiance. C’est pareil avec ma « thérapie comportementale » dont je parle avec humour. Chaque fois que je réussis quelque chose, je me sens très fière. Et ça renforce cette confiance en moi. Et donc ça renforce cette stabilité, cette confiance en ma capacité de résilience et d’adaptation. Si anticiper de manière rationnelle, en planifiant les choses (mais en faisant preuve de souplesse) te permet de mieux avancer, alors tu n’as plus qu’à développer cette méthode 🙂
Et oui, c’est tellement important d’identifier ses envies. Tout n’est pas flemme ou angoisse. Parfois, c’est juste ton corps ou ton esprit qui te demande un temps mort. Parfois, c’est juste parce que les jours se suivent sans se ressembler, comme un ciel qui n’est jamais tout à fait identique, et je pense que c’est important de voir que nous aussi, on est chaque jour pas tout à fait identiques.
Un autre truc important que j’ai dit à ma psy hier : si j’ai l’impression que j’ai fait de mon mieux, sans me casser la santé mentale ou physique, alors je peux lâcher le doute, l’angoisse, la culpabilité et penser à autre chose. Parce que si j’ai sincèrement fait de mon mieux, je ne peux par définition rien faire de plus. J’essaie donc de faire de mon mieux, sachant que je suis bourrée de défauts, que parfois je suis fatiguée, que j’en ai marre, bref, sachant que je suis humaine. Ça permet de mieux circonscrire le sentiment d’impuissance. Pour le boulot par exemple, hors de question d’abandonner sans lutter. Mais si je perds quand même, je peux partir la tête haute. Savoir que c’est pas ta faute, ça change des choses.
« Évidemment, c’est encore une remarque pleine d’auto-dérision, et je sais que tu le sais, je l’écris pour moi, parce que j’ai compris que j’utilisais l’auto-dérision pour ne pas me prendre au sérieux du tout. »
Alléluia ! T’as pas intérêt à l’oublier, ça 😀 C’est l’impression que ça m’a toujours donné c’est pourquoi ça m’a toujours un peu dérangée, alors je suis heureuse que tu parles de te prendre au sérieux, de suivre tes envies, et de te faire confiance. Je sais pas jusqu’où est sa part de responsabilité, mais vive Mme D-bis ! 😀
Un des trucs que je déteste le plus c’est quand, dans ma tête, j’ai prévu une journée parfaite pour moi et qu’un élément vient la perturber, voire la détruire complètement (attention pas un événement grave hein, juste un grain de sable, un élément imprévu que je ne prends pas posément). Aujourd’hui en est une, le programme que j’avais imaginé n’est pas en train de se faire. La conséquence habituelle est que je me laisse aller en mode dépressive, musique triste pas de repas volets fermés que des réjouissances. Et le soir ou le lendemain, je m’en veux d’avoir gâchée cette journée. Donc je te comprends.
Et aujourd’hui, précisément, j’essaye de lutter contre ça, de lutter contre le fait que je suis seule et que puisque je suis seule, je me laisse couler pour la journée, on verra demain.
Il est midi et je tiens le coup.