Le Carnet Orange

E la nave va

Ce diagnostic (cette absence de) est vertigineux.

Je le traduis avec les mots qu’Ubik emploie pour me faire rire : je n’étais pas folle, mais je le suis devenue. Ces mots, enfin d’autres moins connotés, mais je m’en fous parce que chez moi ils sont connotés positivement, ma sœur me les répète depuis un moment, déjà. Je ne suis pas la première ni ne serai la dernière à payer parce que je suis trop arrogante ou trop brisée pour croire mes proches.
C’est vertigineux, parce que la conclusion à en tirer demeure une validation. Elle est simplement moins facile à entendre que celle que j’espérais (je suis désolée si ça te blesse, ces mots, là, « espérais » et « facile ». Je sais que ça ne l’est pas. Ça l’aurait été, pour moi, pour plein de raisons.)

Ce qui est écrit dans le bilan, c’est que « [Mes] particularités semblent plutôt s’être construites au fil du temps et s’inscrire parmi les manifestations de l’anxiété. » Ce qui n’est pas écrit dans le bilan, mais que je comprends de sa restitution, c’est que j’ai développé une symptomatologie autistique parce que j’ai souffert. « Vous êtes intelligente, m’a-t-il dit (j’aurais préféré qu’il dise « forte »), c’est pour ça que vous vous en êtes sortie. »
Ensuite, il m’a invitée à travailler à mon épanouissement. À trouver une manière de composer avec les traumatismes. Mais je ne crois pas que ce soit ce que je doive faire. Je crois que je dois écrire en toutes lettres, puis intégrer – ce sera beaucoup plus difficile -, un constat que je réserve d’ordinaire à autrui : j’ai eu très mal, bien plus que la plupart des gens pourraient l’imaginer (cette fois, je me permets de le dire). J’ai eu mal à en crever. J’ai vu ce que la plupart des adultes de mon entourage refusent encore d’affronter, et j’en ai conçu une terreur et une colère qui, à une époque, m’ont dévorée. Je me suis sentie différente, seule, incomprise, et on m’a dit que j’étais différente, que je finirais seule et que j’étais impossible à comprendre. Et j’ai tout balayé sous le tapis, parce que j’ai désespérément besoin d’être aimée. J’ai observé, j’ai enfilé les masques, et je les ai portés jusqu’à ce que ça soit trop. Trop épuisant, trop, tout court. Ce que je dois écrire, c’est que j’ai tenu jusqu’à fissurer, jusqu’à me briser.

Quand j’avais quatorze ans, j’ai écrit des lettres d’adieu, en mode 13 reasons why. Je ne vais pas te raconter d’histoires, ni à moi ; si personne ne les a reçues c’est parce que je n’ai jamais eu le courage d’en justifier la rédaction. Mais je sais aussi ce qui est écrit dans mon journal : je ne pouvais pas laisser ma sœur. Je n’ai jamais pu.
Ni mon père, en vrai, qui me disait déjà presque tout, j’imagine, qu’est-ce qu’il aurait fait si moi j’avais disparu ? J’ai honte d’avouer que je ne me souviens pas avoir pensé à ce que ma mère aurait ressenti. Je me dis que j’y ai forcément pensé, que ce serait le coup de grâce alors qu’elle était déjà détruite, mais peut-être parce qu’elle l’était déjà, ce n’est pas dont je me souviens.
Ce que je dois écrire, c’est qu’il est normal, attendu, c’est une conséquence logique je veux dire, que je sois brisée.

T’es brisée, Nath. T’es en morceaux depuis des années (trente ?) et tout ce que t’avais sous la main, c’était du scotch.
Des tas de gens ne t’aiment pas. « Vous avez des ennemis ? Bien. Cela signifie que vous avez défendu quelque chose, à un moment de votre vie. »
Cette citation est (mal, apparemment) attribuée à Churchill et Ubik a jugé à propos de me la transmettre.

Deux axes. Deux haches (rapport à la traduction du mot axe).
Comment ils s’emmêlent, comment elles s’alternent, je n’ai, sincèrement, pas envie d’aller le chercher. Ça ne m’intéresse pas. Je pense que je le sais, dans le mouvement global, et je continue, même aujourd’hui, de croire que ce serait profondément narcissique que d’aller encore une fois creuser ces pistes-là. À un moment, il faut arrêter de se regarder le nombril. Mon problème n’est pas de me regarder trop ou pas assez, il est de ne pas admettre les conclusions qui s’imposent.

Putain, j’aurais tellement aimé que ce soit plus simple.

Commentaires

  1. Eliness dit :

    J’aurais trente mille remarques plus moins pertinentes à partager mais celle qui me parait la plus juste là maintenant c’est : si ça avait été plus simple, ça n’aurait pas été Toi.
    Tu sais où toquer si besoin de parler (k).

    1. Kalys dit :

      Je suis sans doute beaucoup trop sensible là tout de suite pour ne pas projeter, mais j’aime cette majuscule et la façon dont elle traduit un regard englobant.
      En revanche, j’ignore le sens de : (k), mais j’ai envie d’y voir des bises 😀
      Merci, Eli. Je te suis reconnaissante de trouver des mots pour autrui, pour moi, dans ta propre tourmente ♥

  2. Ambre dit :

    Je comprends la validation attendue et l’effondrement. Nommée ou pas, ton atypie est là c’est certain. J’ai entendu récemment que l’autisme et les SSPT allumaient très exactement les mêmes zones dans le cerveau à l’IRM (mais je ne me souviens plus où je l’ai vu). Ceci pouvant expliquer cela ?
    Tu restes entièrement toi, dans tous les cas <3

    1. Kalys dit :

      C’est très étonnant, ça ! Ou pas… On peut imaginer qu’un trouble du développement naisse d’un traumatisme…
      Je ne suis pas… effondrée. En colère, je suppose, comme d’habitude 😉
      Merci ♥

  3. Charlie dit :

    Je suis désolé de ce qui t’est arrivé (à une période où j’étais à nouveau hors-ligne, donc je réagis des mois après, mais j’imagine que certaines de tes émotions par rapport au « non-diagnostic » sont encore vivaces…). C’est très violent l’invalidation, même quand on n’attendait pas validation. La colère que tu ressens est parfaitement à la mesure de ce qui t’arrive : quelqu’un qui a été désigné par le système comme ayant une autorité sur toi, une meilleure connaissance de toi que toi-même (absurde en soi) a balayé toute une partie de ton vécu, tes ressentis, tes besoins, en les réduisant à une case qui, pour toi, ne semble pas pouvoir tout contenir, dans laquelle tu ne peux pas entrer totalement. C’est violent.
    Concrètement, la psychiatrie qu’on se coltine en France est assez nulle d’une part pour comprendre les mécanismes du trauma, d’autre part pour reconnaître des personnes autistes (alors comprendre l’interaction – archi-courante, quasiment majoritaire – entre les deux ! faut pas trop leur en demander). La conclusion de ton évaluation, malheureusement, est assez banale et répandue, et ça ne signifie pas que tu n’es pas autiste, que ce à quoi tu t’identifies, ce en quoi tu te reconnais, n’est finalement pas valable. ça veut juste dire que tu ne corresponds pas à une définition restreinte, interprétée par une personne (ou une petite équipe), à un moment donné, et au prisme de comment tu présentes extérieurement.

    L’autisme c’est une manière de percevoir, de penser, de ressentir, d’être. Je trouve déjà ça violent en soi d’être diagnostiqué‧e (plutôt que seulement : se reconnaître en nos pairs et vivre la joie de se redécouvrir et pouvoir s’assumer davantage), parce que ça réduit tout notre être, dans ce qu’il a de beau, de complexe, et de normal aussi (notre normal), à une liste de traits pathologisés, à un « trouble ». Mais quand on est non-diagnostiqué‧e et renvoyé‧e à « c’est juste l’anxiété, c’est juste les souffrances vécues », ça ne reconnaît même pas l’existence de toutes les parts de nous qui ne sont pas souffrantes : notre manière d’expérimenter de la joie et de l’apaisement, nos passions, notre manière de relationner dans les relations qui fonctionnent bien : alors ça aussi, si c’est différent, c’est que c’est lié à l’anxiété ? et donc si on travaille sur l’anxiété et les traumas, ça va disparaître ? (spoiler : non. Une personne autiste qui se répare doucement de ses traumatismes va généralement paraître/se ressentir « plus autiste »). (ce dernier paragraphe est très confus, cerveau trop en surchauffe pour exprimer bien cette idée, on verra ce qui en est passé ^^)

    Bon, c’est pas non plus à moi de nommer ce que tu es, ni de décider de l’importance que tu accordes à l’avis du CRA. Je voulais surtout d’une part empathiser avec l’épreuve que c’est et les sentiments contradictoires qu’on peut ressentir face à un non-diagnostic, ainsi que les implications concrètes autour (ne pas oser en parler à son entourage ou au travail, risquer d’être remis en question, avoir besoin d’une reconnaissance administrative, etc) ; et d’autre part te dire que c’est toi qui sais mieux ce qui sonne juste ou pas pour toi, ce qui va t’aider ou non.

  4. Charlie dit :

    Aussi : autiste et traumatisé‧e c’est plutôt la norme que l’exception, parce qu’on vit davantage de violences systémiques et interpersonnelles en tant qu’autiste, parce que certaines choses sont des violences pour nous et pas pour d’autres (le trauma sensoriel, par exemple), parce que notre système nerveux est plus sensible face à ces marques-là, parce que le masking nous prive de nos outils instinctifs pour nous protéger, nous réguler et nous réparer.

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