Le Carnet Orange

L’écheveau

Sur mon bureau il y a une forêt de bières et dans mes oreilles deux morceaux en boucle.

 

Dans mon cerveau des bribes du film que je viens de voir, dont je crois que peu de gens retiendront le cri et la sororité là où moi j’y ai tremblé.

Dans mes veines depuis le ventre, le silence. « You know we aren’t meant to exist in the outside world ». Pourtant je sais maintenant que sans autrui la paix se délite en regrets. Il aura fallu un weekend dans sa famille – ma famille – pour que je me remette à lire et que ça ait du sens. Un weekend entourée pour que les mots qui sourdaient de mes doigts trouvent leur chemin sur le clavier plutôt que de s’épancher comme un dépérissement.

Je suis cette personne qui sans cadre s’effondre, comme un rang de petits pois qu’on aurait oublié de tutorer. C’est juste ça, ce qui m’habite : des petits poids accrochés à une treille.

(je ris au fond de moi d’écrire ça, mais je suis au fond justement, et je ne sais pas qui est aux commandes : le « vrai » moi ou un moi déformé par l’ivresse. Et tu sais quoi ? Je crois que le « vrai » moi soigne davantage ses métaphores, mais que tu ne me trouveras jamais plus spontanée qu’une nuit d’août.)

Au creux de la paume de ma main gauche, il y a mon pouce droit qui tourne, creuse et apaise. Quand j’y prête attention, je découvre mes nœuds. Je connaissais déjà celui dans les chevilles, celui qu’on peut caresser juste en y respirant et qui quand il éclate me fait me sentir si soulagée. Il y a la hanche gauche toujours plus rigide que la droite – la droite est ample et ouverte.

Il y a le verrou qui tressaute juste sous le plexus, qui n’a pas besoin de clef, et quand quelqu’un arrive à l’ouvrir je pleure je pleure je pleure et puis SHLAK le truc se referme et je me recompose et toi et moi on pourra attendre longtemps avant que je m’abandonne à nouveau ; je redeviens ironique et pleine d’auto-dérision.

Parfois je me perds entre mon père qui craque et ça compte pas, et ma belle-mère qui se livre. Alors qu’en fait, je crois que mon père, il a défoncé son verrou tout seul. Il sait pas quoi faire de tout ça, il voudrait qu’on arrive au même point que lui et en même temps il est pas prêt. Ma belle-mère elle attend rien, elle est bien plus naïve en un sens, mais elle est pas prête non plus.

Qu’est-ce que t’en sais, Nath ?
Je le sais, c’est tout. Si encore moi je l’étais, prête. J’ai habitué les gens à ma gueule du matin, fort sympathique au demeurant (mais oui), à mes silences, à mes maladresses, mais certainement pas au cri, et je ne le leur imposerai jamais, parce qu’ils étaient là depuis le début et qu’eux et moi maintenant c’est écrit à partir de cette première ligne. Pas la peine de venir me dire que ça peut changer, que ça ne tient qu’à moi : ça ne tient qu’à moi et c’est pour ça que ça ne changera pas. J’suis très contente d’avoir évolué de godiche à « j’ai à peu près l’air de quelque chose ». J’attendais pas mieux et j’en veux toujours pas plus.

Un jour je saurai pleurer des larmes qui ne (me) gênent pas et crier sans blesser.

En attendant je me découvre dans leurs regards et je me ressource en leur absence, et c’est déjà suffisamment fucking bizarre pour que je n’aie pas envie d’approfondir.

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