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[Le voyage imaginaire] Heidi

Cela m’est revenu tandis que nous traversions l’Autriche. Durant la première partie du trajet, nous sommes environnés de hautes montagnes brunes. Le soleil s’esquive derrière les sommets et nous nous sentons écrasés par ces contreforts verticaux couronnés de nuées gris fer. Salzbourg est encastrée entre leurs arêtes brutales, invisible.
Un peu plus loin, alors que l’astre solaire triomphe enfin du brouillard, apparaissent les premiers chalets. Solitaires, ils surplombent la route, accrochés à leurs pelouses taillées ras, jusque dans les côtes les plus inaccessibles. C’est charmant, propret, lisse, étouffant.

Paysage autrichien

Tout le monde connaît Heidi. Les plus trentenaires d’entre vous ont probablement en tête les images du dessin animé de 1974, que j’ai également dû voir.

Notez le comportement schizophrène de la tante, qui après avoir déclaré : « Si vous ne voulez pas la garder, faites-en ce que vous voulez », pleure en abandonnant la fillette à son grand-père, qui de mon point de vue a donc une réaction tout à fait saine et pas spécialement bourrue.

Pour la plupart d’entre vous, donc, j’imagine qu’Heidi incarne à elle seule les animés cul-cul-la-praline que mataient les filles pendant que les mecs attendaient Dragon Ball.
En fait, c’est un peu plus complexe que ça :)

Le premier roman bénéficie d’ailleurs d’une analyse hyper intéressante sur le site Strenæ, dont je vous copie-colle un extrait :
 

C’est de nature que Heidi va se « nourrir » pendant les trois années qu’elle passe auprès de son grand-père, dormant dans le foin, jouant avec les chèvres, écoutant la rumeur du vent dans les sapins. Rien ne semblerait devoir venir mettre fin à ce paradis du bonheur fusionnel. C’est le pasteur de Dörfli, puis la tante Odette qui vont avoir pour fonction de réintroduire Heidi dans le temps et dans l’échange social.

 
Et pour moi, c’est le cœur de cette œuvre, et ce pourquoi elle m’a si profondément touchée :
 

Le roman est construit sur une opposition entre l’alpage et la ville, entre le haut et le bas, entre l’archaïsme et la modernité, entre la solitude et le groupe […] Comme si tout le roman n’était que la quête de Dörfli [« petit village »], n’était que la recherche du bon lieu pour vivre en harmonie avec la nature et les hommes.

 
La montagne que me décrivait Johanna Spyri et qui vint à manquer à Heidi au point qu’elle en tomba malade quand elle fut obligée de vivre en ville (à Francfort), c’est ce que j’ai toujours cherché. Il est tout à fait possible que je la cherche précisément à cause de ce livre. Je ne sais pas à quel point ma lecture est proche dans le temps de celle de Ronya, mais il est certain que les deux œuvres m’ont emmenée dans la même direction.

Certains voient dans leur enfance un paradis perdu et passent leur vie à écrire des Amélie Poulain pour tenter de retrouver l’innocence de leurs jeux d’antan. Pour ma part, je pense que leur quête ne trouvera de fin que lorsqu’ils auront renoncé aux mondanités superficielles auxquelles ils accordent une si grande importance. Il semblerait que tout le monde ne rêve que de spontanéité, mais la plupart des gens en sont tout à fait incapables et la considèrent comme suspecte. Et ce trailer en français de Heidi a beau être infâme, il met en évidence tout ce à quoi les gens aspirent :

Ce qu’il y a de génial dans cette histoire, ce n’est pas que Heidi soit une petite sauvageonne trooooop mignonne. C’est que tout le monde sait qu’elle a raison, et qu’il est ridicule de faire toute une histoire parce qu’elle a mangé avec ses doigts. J’ai conscience de me répéter, mais sérieusement, c’est ce dont vous voulez vous souvenir à l’aube de votre mort ? Que vous avez toujours mangé et vécu proprement ? (ce n’est pas à vous que je dis « vous », hein.)
 

À travers son personnage, Johanna Spyri dit quelque chose de son propre étouffement dans la ville de Zurich et de son malaise devant les conventions sociales de son milieu. Tout est ici énigme pour Heidi : les repas, les manières de table, la façon de s’adresser aux domestiques. Et comment se fait-il qu’on n’aperçoive pas les montagnes depuis les fenêtres ?

Source : toujours Strenæ.

 
Privée d’oxygène, Heidi dépérit : « Johanna Spyri affirme ici que « le mal du pays » (« Heimweh ») n’est pas un simple et élégant « vague à l’âme », que le corps connaît des maladies qui sont celles de l’esprit […]« 

Heidi raconte le souffle lent et profond de la montagne, les blés qui se courbent doucement, le bêlement des moutons, la beauté d’une vieille main noueuse. Le livre décrit un apaisement qui ne vient pas de l’ignorance, mais de la contemplation joyeuse de paysages sublimes, dont la beauté doit tout à un ineffable hasard.

En dehors des feux d’artifices, il y a un autre truc qui me bouleverse : voir un ensemble de musiciens tirer des sons d’une telle beauté de leur instrument, vacillant et tressautant comme en pleine tempête.

Un soir fin septembre, je suis rentrée chez moi fatiguée et un brin déprimée. Puis je me suis rappelée la seule œuvre qui me ressource totalement, celle dans les méandres de laquelle je peux littéralement sombrer : Les quatre saisons.

Le parallèle est subtil, j’en ai conscience, mais néanmoins ancré dans mon esprit et dans ma chair : c’est dans la nature que je puise ma force, dans ce que mon père – pourtant plus grand cartésien devant l’Éternel – me décrivait quand j’étais plus jeune : « Quand je m’allonge à même le sol, au milieu de l’herbe, je sens comme une vibration, comme si la terre respirait sous mon dos. »

Alice au milieu des fleurs

Puisque je sais que je fais rire une partie de mes lecteurs avec mes délires new-age, je peux bien vous avouer que c’est pour les mêmes raisons que j’ai adoré Pocahontas et suuuuurtout cette chanson quand c’est sorti (j’avais onze ans, j’ai le droit… bon… en vrai, j’aime toujours cette chanson :P)

Faut dire aussi que Pocahontas, elle est trop belle.

Un de mes films préférés : Le dernier des Mohicans. On voit se dégager une thématique commune, non ? J’ai toujours rêvé d’être une Indienne. Avec Mal’, on s’entraînait à marcher silencieusement dans les sous-bois… (désolée frangine ;)) Et dans Le roi lion, ma scène préférée reste sans conteste la première :

Le roi lion

On parle de mon enfance hein, on est bien d’accord… Je ne trouve pas étrange que tous les animaux s’inclinent devant leur prédateur, parce que je fais pareil devant un requin (enfin, un requin dans ma télé. En vrai, je… me pisse dessus, m’évanouis puis donc me fais bouffer).

Quand j’étais petite, je surlignais les endroits que je voulais voir au feutre argenté dans mon atlas (offert par Gérard Larcher quand j’étais en cinquième, oui, je suis rambolitaine). Le Kenya et le Kilimandjaro figuraient en première place. Suivaient l’Ouganda et San Francisco (cherchez pas).

Bon, je crois que je vous ai perdus. Revenons à nos montagnes. Heidi, ce n’est pas l’histoire d’une pauvre gosse neuneu à qui il arrive des bricoles. C’est l’histoire d’une humaine qui passe son enfance à regarder l’aube entre deux sommets, à courir toute la journée dans les prés avec les bêtes, et à manger la soupe le soir avec son grand-père. Comme Ronya, qui passait l’essentiel de ses journées à gambader dans la forêt, échappant aux elfes et aux trucs-marmonnant-sous-les-pierres-dont-j’ai-oublié-le-nom, elle m’a procuré la sérénité et la joie de vivre propres à ceux qui savent la rudesse de l’hiver… et sa fugacité. Au cœur des montagnes, je me suis souvenue combien la vie est belle, courte, sublime.
J’y repense quand, le matin, gravissant en voiture une colline à l’aube, j’entraperçois Pontrieux voilé dans une brume flamboyante et que je me dis : « Je suis tellement heureuse d’être là et de voir ça… »

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Aux côtés (entre autres !) de Léo Lallot et Anthony Boulanger dans De la corne du Kirin aux ailes du Fengchuang.

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