Le Carnet Orange

L’origine de tous les démons se trouve dans l’esprit même

J’ai lu un hors-série des Bâtisseurs de l’Histoire intitulé « Le Tibet, terre de mystères ».

J’ai toujours été attirée par le bouddhisme. Mon prof de philo en terminale a parachevé cet intérêt en évoquant une école selon laquelle, si je me souviens bien, le temps est une création de l’esprit humain, qui ne peut l’appréhender autrement que linéaire. En réalité, passé, présent et futur existent simultanément.
Je me souviens avoir trouvé cela vertigineux. J’ai par la suite éprouvé du réconfort à cette idée, parce qu’elle signifierait que ma mère vit toujours, « quelque part » 1. Qu’on est toujours présent à soi-même, aussi, sous toutes les formes qu’on a revêtues depuis la naissance, et jusque dans la mort.

Le bouddhisme m’a souvent été présenté comme une pratique philosophique plutôt que comme une religion, et j’ai l’impression que c’est vrai dans une large mesure. Le panthéon, les dogmes et les rituels qui y sont adjoints dans les enseignements dispensés aux moines et davantage encore, j’imagine, dans ceux présentés au public laïc, visent à le rendre accessible. Le Bouddha n’est pas un dieu. Et il n’y a rien qu’un mortel vivant dans le dénuement puisse faire pour atteindre l’Éveil. Le bouddhisme n’est réconfortant que pour une élite, et encore faut-il être doté d’une force de caractère et d’un goût pour la contemplation qui ne sont pas à la portée de tout le monde.

Les Tibétains pratiquent le bouddhisme tantrique ainsi qu’une religion antédiluvienne qui s’appelle le bön. Ils se sont nourris l’un de l’autre mais si j’ai bien compris, ils partagent leur cosmogonie, selon laquelle notre monde est issu d’un ou de plusieurs œufs primordiaux, desquels ont surgi les dieux d’en haut, les humains, et les nagas qui habitent l’outre-monde.

Je ne crois pas aux démons, ni à dieu, ni à quoi que ce soit. Pas dans leur acception religieuse du moins, quelle que soit ladite religion. Mais je crois néanmoins à leur réalité, parce que les choses n’ont pas besoin d’exister pour exercer leur influence. C’est pour moi ce qui rend la vie humaine si trépidante, magique et accablante. Ce en quoi nous croyons prend vie.

Du temps du forum damiensaez.com, je correspondais avec une jeune femme qui s’appelait Étoile. Elle était anorexique, et persuadée que c’était la faute d’entités qui chuchotaient des horreurs à ses oreilles.
Je crois qu’on peut appeler ça des pensées, les qualifier de psychotiques si l’on veut, cela ne change rien : les démons étaient là, qui lui ordonnaient de s’affamer. La plupart de nos idées, de toute façon, participent exactement du même système. Nous croyons quelque chose, à propos de nous ou des autres, et nous construisons toute notre façon d’être à partir de ces convictions que nous nous sommes bâties.

Je suis sensible à l’idée qu’il existe des démons parce que je suis amoureuse des métaphores. Qu’est-ce qu’une métaphore, si ce n’est une façon de traduire ? Et d’où proviennent ces pensées qui nous construisent et nous détruisent dans le même mouvement ? Les démons sont une réponse, toute symbolique qu’elle soit.

Les religions monothéistes ont imposé un système dans lequel la morale prime sur l’essence. Je les exècre parce qu’au lieu d’élever l’esprit, elles le confinent dans un petit monde étriqué, profondément humain, qui ne répond qu’aux attentes d’une société à un moment donné, plutôt que de lui proposer des clefs pour s’émanciper. Ainsi, les démons se doivent-ils d’être exorcisés, pour que nous puissions redevenir « normaux » – comprendre : en phase avec les valeurs actuelles. Bien sûr, nous sommes responsables de leur immixtion, nous avons péché. Ils ne revêtent aucune valeur symbolique, il y a juste le mal et le bien.

Le bouddhisme tantrique propose une pratique « rapide » et dangereuse. Elle a été enseignée par une yogini qui s’appelle Machik Labdrön.

Médite en des lieux isolés qui inspirent la peur.
Quand apparaitront les prodiges des dieux et des démons,
Sépare corps et conscience.
Même si la terreur s’empare de toi, ne t’enfuis pas.
Reste immobile comme le chambranle d’une porte.
L’origine de tous les démons se trouve dans l’esprit même.
Quand la conscience s’attache à la réalité d’un objet extérieur,
Elle est sous l’emprise d’un démon.
Tant qu’il y a un moi, il y a des démons.
S’il n’y a plus de moi, il n’y a plus d’objet,
Il n’y a plus ni peur ni attachement à trancher.
« La pratique du Chöd selon Machik Labdrön », légendaire yogini du panthéon bouddhiste tibétain.

« Tant qu’il y a un moi, il y a des démons. »

Je n’atteindrai pas l’Éveil dans cette vie. Je suis bien trop attachée à ce « moi » que le mal dévore, autant qu’au mal, d’ailleurs. Je continue de croire qu’il n’y a pas d’art sans souffrance, et que celle-ci fait de nous des êtres humains, qu’on n’est pas humains sans cette conscience tant de notre finitude que de son absurdité.
Pourtant, je me répète ces mots. Même si la terreur s’empare de toi, ne t’enfuis pas. Reste immobile comme le chambranle d’une porte. Je suis un phare et un seuil, et je n’avais jamais envisagé que franchir un seuil ne signifiait pas le détruire. J’apprends à contempler ce qui me traverse.

Les tantras que j’ai lus m’offrent des clefs là où les monothéismes ne me réservent rien d’autre que la culpabilité. Les prières de mon enfance suppliaient dieu de me délivrer du mal. Je ne comprends pas grand-chose au bouddhisme, encore moins tibétain, mais j’y glane des bribes de rituels dont je suis l’objet et le sujet. Je ne m’y délivre pas de moi, je m’y élève. Il y est question d’atteindre le meilleur de soi-même plutôt que de renoncer à tout ce que dieu nous a donné pour mieux nous le reprocher ensuite. Du moins c’est comme ça que je l’interprète. Alors je médite en ces lieux qui m’inspirent de la peur, et j’y crains le mal car personne ne m’y accompagne. Mais la houlette et le bâton sont entre les mains d’Angoisse, et je sais que je peux les lui reprendre.

1 Quel pourrait être l’équivalent temporel de « quelque part » ?

Commentaires

  1. Maloriel dit :

    Je plussoie tout ça. Il y a deux autres choses que j’ai trouvé très inspirantes dans les bouddhismes ou philosophies d’extrême-orient : le fait que tous les êtres de ce monde existent de manière dépendante les uns des autres (pour le dire très vite, une orange naît de la terre, d’un arbre, d’une fleur, d’un insecte, de la lumière, elle est d’une certaine façon toutes ces choses à la fois, en tout cas elle n’existe pas par elle-même mais par la concordance de tous ces éléments), et l’idée que le vide est fécond. Le vide est l’envers de l’être, le vide est le berceau de l’être. Le vide n’est pas la négation de l’être, le vide n’existe pas sans l’être et vice versa. Il n’est donc pas absolu. J’y pense souvent, justement lors de « passages à vide », je me dis que c’est la matrice de quelque chose à venir 🙂

    1. Kalys dit :

      Je n’avais pas lu tout ça, sur le vide. C’est inspirant, merci beaucoup ! ♥ Je vais essayer d’approfondir tout ça !

  2. Maloriel dit :

    Et d’ailleurs je crois que le dénigrement du « moi » dans le bouddhisme est en grande partie une critique du moi en tant qu’existant dans l’absolu comme une forme fixe, au lieu d’être comme l’orange quelque chose de changeant à la conjonction de plusieurs forces/êtres.

    1. Kalys dit :

      Je ne sais pas pourquoi j’aime tant cette image, peut-être à cause de « la Terre est bleue comme une orange » 🙂
      Mais oui, je pense que tu as raison : ce que le bouddhisme reproche à l’égotisme, ce n’est pas la notion de « moi », mais le fait qu’elle soit figée, permanente. Alors que jusqu’à la moindre de nos cellules a déjà été renouvelée je ne sais combien de fois. Alors quant aux conjonctions hasardeuses…

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