Ou des gens cons, je ne sais plus.
Je ne suis pas autiste, donc. Je suis, roulement de tambour… anxieuse. Sans déconner. Je te dis avec colère aujourd’hui ce que je tente d’intégrer avec pragmatisme depuis le non-diagnostic, parce que la conséquence de celui-ci, c’est qu’on a continué de m’abreuver des mêmes poncifs pour apprendre à gérer ladite anxiété : méditation de pleine conscience, travail sur le « ici et maintenant », blablabla.
Et aujourd’hui, il n’y a qu’un seul grain de sable dans mes rouages intérieurs1. Ce grain de sable n’a cessé de grossir ces dernières semaines. Ça grippe dans les engrenages, ça râpe, et ça m’épuise. Ce qui a créé ce grain de sable prend de toute évidence chez moi des proportions que ça n’a pas chez mes collègues, qui le vivent avec un fatalisme nonchalant. Pas moi. Moi, ça me met en colère, ça me stresse, au point qu’Angoisse en ait profité pour se déplier de tout son long, sa tête dans mon ventre avec son sale sourire, ses mains dans les miennes, je la sens qui se déploie, court sous ma peau, m’étouffe. À nouveau, depuis deux jours, je peine à me concentrer et à trouver l’énergie et la motivation de faire ce qui doit l’être. J’ai envie de me rouler en boule sous ma couette avec du Indochine dans les oreilles et Machiavello dans les bras.
Il y a environ trois semaines, nous avons fait notre mercato. Enfin, nous avons essayé. L’année prochaine, nous allons ouvrir une quatrième « à dispositif », ou « à projets » ou « avenir » (choisis n’importe quelle appellation qui ne soit pas « stigmatisante » 2.) Je veux absolument intégrer l’équipe de cette quatrième, dont le concept incarne tout ce qui donne un sens à mon métier. Je veux y suivre les élèves de cinquième que nous avons orientés vers elle (d’ailleurs, ils le souhaitent aussi). Et, sans fausse modestie ni arrogance, je suis la seule dans l’équipe de lettres à être qualifiée pour le job.
Mais nous sommes quatre intéressés.
Donc, il y a trois semaines, nous avons tenté de nous répartir les niveaux. Outre le fait que ceux qui m’ont été confiés, par défaut, dirais-je, par la direction, ne me me conviennent pas du tout (trop de grands ados et d’adultes, quasiment plus de collège, et CINQ niveaux dont deux à examen), il s’est avéré impossible de convenir de quoi que ce soit sans savoir qui d’entre nous travaillerait dans ladite quatrième. Nous avons dû proposer trois à quatre scénarios par personne intéressée.
Et depuis trois semaines, nous attendons de savoir à qui cette quatrième sera confiée. On m’a suggéré d’attendre le conseil de direction qui avait lieu hier soir. J’ai docilement obéi. Résultat : aucune décision n’a été prise, et la directrice aurait déclaré : « mais c’est bon, il est fait votre mercato. »
Alors. Comment te dire, chérie ? Non, y’a rien d’acté. Trois scénarios par personne ça veut dire qu’il va falloir qu’on se revoie pour mettre à plat et acter UN scénario. Mais au-delà de ça, ça veut dire qu’on va arriver en juin et que je ne sais toujours pas quelles classes je vais avoir. C’est source de stress parce que comme je le disais, la configuration actuelle ne me convient pas du tout. Elle ne correspond en rien à mes aspirations et va me demander le double du travail échu à certaines de mes collègues (celles qui ne feront aucune concession, évidemment.) C’est source de stress parce que je ne peux pas commencer à préparer la rentrée, alors que c’est le moment idéal. C’est source de stress parce que si je n’ai pas cette quatrième je vais être, au mieux, extrêmement déçue. C’est source de colère parce que comme nos ULIS, ce dispositif est clairement là pour faire joli, personne n’en a rien à foutre de ces élèves, c’est juste pour dire que nous on est cathos, on est inclusifs. Je pourrais te raconter ce qui va arriver auxdits ULIS et à leurs enseignantes actuelles à la rentrée mais c’est un autre sujet. Crois-moi juste quand je te dis que l’inclusion chez nous, c’est du vent. Parce que vois-tu, chérie, pour proposer une classe « à projets » dans laquelle l’équipe travaillerait main dans la main, il faut penser celle-ci en amont. Et les projets, on va pas les monter à la rentrée. C’est maintenant qu’il faut les construire. Sinon à la rentrée, on fera tout dans le flou, on montera des trucs au pied levé sans progression d’ensemble, et ça n’aura aucun sens.
Alors, je te le demande : comment tu fais, toi, pour ne pas laisser l’incertitude t’envahir ? Comment tu fais pour gérer la friction constante entre la façon dont le monde fonctionne, et celle dont toi tu fonctionnes ? Comment tu fais pour ne pas hurler que c’est quand même pas sorcier ce que tu demandes, et qu’il suffirait juste de ça pour que tu te sentes bien et apte à tourner rond ?
1. En fait, il y en a un autre, qui lui aussi a tout à voir avec la façon dont les gens fonctionnent et à quel point ça me parait con et blessant, mais c’est pas le sujet dont je veux parler aujourd’hui. Du coup, je mets un #1 dans le titre, tiens.
2. À partir du moment où on te dit ça, tu sais déjà que le regard des adultes qui font cette proposition est particulièrement prompt à stigmatiser.
Comment je fais ? J’abandonne.
Sérieusement.
Je lâche le « ce qui devrait, ce qui pourrait, si seulement » et je fais avec « ce qui est et ceux qui sont ». J’essaie d’utiliser mon influence là où elle peut changer des choses, et je laisse ce qui est vérolé l’être. Je me concentre sur le petit impact que je peux avoir autour de moi et je laisse tomber le reste, tout aussi injuste qu’il soit.
Je fais l’autruche. Je tiens le désespoir à bout de bras en me dorlotant dans mes privilèges, je tiens à distance les considérations du « mais si je ne les avais pas ? » – et j’accepte d’être une horrible personne en conséquence.
Je choisis mes combats.
Je ne fais pas assez, clairement pas.
Mais au moins, je survis à ce constat.
Je soupçonne fortement une erreur de diagnostic te concernant, comme ça arrive malheureusement souvent dans notre parcours.
Pour le comment je fais, ben je fais mal. Ça m’envahit, je m’y blesse, j’en pleure, je l’écris pendant des jours des semaines des mois si besoin, l’angoisse s’installe jusqu’à ce que j’ai trouvé les bons mots à écrire et parfois quand j’arrive à faire bien, je m’invente une histoire où ça s’est passé autrement, où j’ai bien géré, où le monde n’a pas déconné et mon cerveau est très content du mythe réécrit (l’imbécile, un peu).
Actuellement, ça m’envahit, je m’y blesse et je pleure.
Je n’ai toujours pas appris à me détacher (contrairement à ce qu’il m’avait semblé). Mais il parait que ça fait partie de l’autisme, justement.
Moi c’est pas tellement de l’angoisse que de la colère, mais travaillant à mon compte la plupart du temps, je n’y ai pas été très souvent confrontée. Quand c’est arrivé, au Greta surtout, j’ai laissé couler et j’ai fait comme j’ai pu avec ce qui m’était donné. Même si la frustration et la déception étaient là, j’ai réussi à me distancer de ça mais je comprends que ça ne soit pas facile.
Pour la direction, comment elle fait ? je crois qu’elle s’en fout donc beaucoup plus facile pour elle.
« comment tu fais, toi, pour ne pas laisser l’incertitude t’envahir ? Comment tu fais pour gérer la friction constante entre la façon dont le monde fonctionne, et celle dont toi tu fonctionnes ? »
Je m’extrais le plus possible des contextes que j’identifie comme trop dangereux pour moi, et depuis que j’ai coupé les ponts avec mes parents, j’ai fait la paix avec ça (eux m’accusaient de ne pas me confronter à des avis différents des miens, hahaha la blague, c’est un réflexe constant chez moi que d’aller chercher la contradiction et la remise en question…). Ou disons que c’est une question de dosage. Je reconnais maintenant à la juste mesure ce que ça me coûte d’être prise dans des dynamiques avec lesquelles je ne suis pas d’accord, d’être isolée dans mes prises de position et mes valeurs, d’être exposée constamment à des messages nocifs pour moi, d’évoluer dans des environnements sensoriellement et socialement hostiles. Je sais que j’ai besoin de beaucoup de temps de récupération, de recalibrage de ma pensée, de retour à moi ; je sais que j’ai besoin de validation, de fréquenter (ou à défaut, juste lire) des pairs.
Après, je ne travaille pas (au sens socio-économiquement normé du terme) depuis un certain temps, et j’ai dû m’éloigner de pas mal de contextes (mon corps ne m’a pas laissé le choix, de toutes façons). La situation que tu as vécue à l’école me rappelle tellement les conflits et indignations réccurents que traverses une amie prof (autiste), et j’y reconnais aussi tellement de situations que j’ai vécues moi-même dans divers contextes pro. Pour mon amie, ce qui a aidé, outre en parler à des personnes qu’elle savait capable de faire preuve de nuance et de complexité ET de comprendre son fonctionnement, c’est de finalement demander un temps partiel thérapeutique (je ne sais pas quelles sont tes options) : c’est pas juste pour ses limites physiques, c’est aussi aidant pour avoir plus de temps pour gérer les émotions, et limiter les ruminations. (et puis, du coup, de facto, elle est impliquée dans moins de projets collectifs)
En tous les cas, le conflit entre le système dans lequel on vit et nous existera toujours, et c’est normal d’en devenir dingue, puisqu’on est forcé‧e parfois d’agir de manière contraire à nos valeurs ou nos besoins, ou de se subir les agissements d’autrui. Reconnaître ce que ça nous coûte, l’ampleur de l’injustice, c’est déjà un pas (donc oui, la colère dans ces cas-là c’est mieux que la méditation en pleine conscience). Ensuite, essayer d’avoir le plus possible d’espaces, relations, projets, qui fonctionnent en compatibilité avec ce qu’on est…
Merci à tous d’avoir pris la peine de me répondre !
Je m’en doutais, mais il semblerait que la « solution » repose sur un dosage savamment réalisé et finalement bien trop compliqué, sur lequel on se casse les dents…