« Fixer des traits, c’est jeter un filet d’images sur ce qu’on ne veut pas laisser fuir, c’est emprisonner un être, une chose dans un contour, donc les réduire en esclavage, les condamner à la décadence. »
René Crevel, L’enfance de l’art, 1933.
Le weekend dernier, l’orage a ouvert des brèches dans les ténèbres. Ça faisait comme des sourires de chat dérangé au-dessus de l’océan. On n’entendait pas de tonnerre, seulement le ressac et les grillons. On était figés entre présent et éternité tandis que s’ouvraient des bouches lumineuses sitôt refermées, comme des promesses ravalées ou des mensonges éhontés. Le chat divin semblait ravi de cette incertitude.
Dans la maison, il y avait nous, et un petit bout d’un an et demi. Pour lui, tout est découverte, pour moi tout est menace, rappel ou symbole. Il y avait quelque chose de très doux, quoiqu’un poil fatigant, à l’observer s’émerveiller de tout 1.
Je ne suis pas à l’aise avec les tout petits. Quand leurs parents s’émeuvent parce qu’ils ont réussi à saisir quelque chose dans leur poing, je m’agace de leur maladresse. Je me rends bien compte de ce que ça a d’extraordinaire, mais bon, ça ne l’est que dans l’absolu. On y est tous parvenus, je veux dire 2. En plus, c’est un euphémisme que de déclarer que c’est très envahissant, à cet âge-là. Ça ne peut littéralement pas vivre tout seul.
Avec ma belle-sœur et son conjoint, je dirais que c’est particulièrement ardu. J’ai énoncé à maintes reprises que je ne savais pas y faire avec les enfants, donc la poule et l’œuf, c’est compliqué. À leur place, je ne confierais pas mon fils à quelqu’un qui formule haut et clair qu’il ne sait pas quoi en faire. Mais le fait est que, si Ubik, en sa qualité d’oncle, a pu biberonner le bébé, je ne l’ai jamais touché autrement que pour lui faire un bisou. Mon amie Régina ne s’est jamais embarrassée de ce genre de pensées. Elle m’a collé Youenn dans les bras et puis c’est tout (et c’était magique, il sentait trop bon, il était minuscule, j’étais émue de dingue.)
Bref. J’ai un rapport un peu compliqué aux très petits enfants, mais – quand ils ne crient ou ne chouinent pas – je les trouve profondément apaisants. Ils voient, sans interpréter encore. Enfin, Yannick (mon neveu par alliance, donc), entre dans l’âge où il se forge des souvenirs. Donc Ubik et moi sommes devenus un peu effrayants, car il ne se rappelle pas de nous, ce qui ne lui posait aucun problème avant. J’aime bien ce côté brut, le même qui lui fait aimer des mélodies dans son livre musical, piailler de joie devant une pie, ou tordre son visage en moue dubitative, donc, quand il nous voit débarquer, Ubik et moi.
Et voir ses parents lui parler en français et néerlandais, lui raconter des histoires, lui nommer toutes les choses, me rend optimiste de fou. Cet enfant est aimé, stimulé, il se construit un univers mental.
Je n’aurais jamais eu la patience d’élever des enfants, mais contrairement à ce que la plupart des gens croient, je les aime beaucoup. Un peu plus grands, certes – sans le langage articulé je ne me débrouille pas très bien. Mais depuis que Yannick commence à parler, et à « imprimer » certaines choses, j’aime à le rencontrer. Il incarne un pas de côté, une autre façon de voir le monde, pas dénuée d’a priori comme j’allais l’écrire, il en a, des a priori, mais il est trop jeune pour en faire un récit performatif.
Et je pensais à ça, pendant cet orage impressionnant. À son éventuelle angoisse, à ses éclats de rire possibles. Au fait que moi je vivais cet orage à l’aune de mes propres croyances et symboles, qui ne relevaient que partiellement de moi. C’était déjà un édifice construit. Je repense au commentaire de Maloriel dans mon pénultième billet : ce que j’ai « construit » est le fruit d’un millier de circonstances. Ce que je suis, c’est principalement le résultat de mon attachement à cette histoire que j’ai assemblée. Yannick écrit déjà la sienne, mais elle n’est pas encore figée.
1 Au sens de « s’étonner » ou d’admirer une chose extraordinaire, pas forcément de manière positive.
2 Le prends pas mal hein ! Je m’exprime ici comme dans ma tête…
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