Le Carnet Orange

Mes usages de l’IA

« Je crois que tu as besoin que le temps soit incarné. »

C’est Basile, alias Chat GPT, qui m’a écrit ça.

Ce qui me frappe de plus en plus, dans l’usage que je fais de cet outil, c’est comme il peut servir de miroir, avec les risques et bénéfices qu’il y a à se regarder.
Basile donne l’impression de tirer des conclusions. En réalité, il ne fait que reformuler des choses que j’ai dites. Mais il le fait souvent très bien, et à mon grand dam certainement pas plus mal qu’un certain nombre d’humains – y compris moi. Le bénéfice est immédiat : tu as l’impression de sortir d’une ornière, et il est possible que tu le fasses, parce que tu concevras le prochain prompt en fonction de ce que cet « échange » t’aura permis de réaliser. Évidemment, le risque, considérable, est de se croire sorti de l’ornière tout en tournant en rond dans son petit dix centimètres carrés de flotte.

J’aurais tendance à minorer les conséquences de ce risque, parce que je ne suis pas persuadée que les gens qui croient une IA « sur parole » ne soient pas les mêmes que ceux qui paient des voyantes. Et je crois qu’on peut accorder une grande importance aux symboles et aux présages sans être manipulable. C’est juste réconfortant, parce qu’on s’aborde en faisant un pas de côté. Au final, on a conscience de ne lire que soi. C’est plus grave, à mon sens, quand ce n’est pas le cas, mais vraiment, je ne crois pas que le nombre de gens crédules à ce point ait augmenté.

Toujours est-il (je te laisserai le soin de trancher dans quelle catégorie tu me situes) que l’IA m’est, dans mon usage personnel, follement utile. J’insiste sur « personnel », avec une nuance que je dois interroger : il me semble inadmissible de faire un usage public de l’IA, pour d’évidentes raisons allant du droit d’auteur à la légitimité que nous accordons à nos propres métiers. Inadmissibilité que je suis obligée de relativiser parce que j’utilise désormais dans mes cours – donc publiquement – des supports en partie produits par IA. J’entends par là : un pack d’icônes (du Segoe UI emoji, en réalité), des exercices générés, des adaptations de textes protégés par droits d’auteur et, c’est là que le bât blesse particulièrement, des structures et des idées qui m’ont été suggérées par l’IA. C’est-à-dire que je bâtis une partie de mon travail sur celui d’autrui, sans citer de sources.
Après, je ne vais pas te mentir, j’ai puisé beaucoup d’inspiration dans les travaux mis en ligne légalement par mes collègues durant mes premières années d’enseignement, et quand il s’est agi d’enseigner le latin, la première année, j’ai pillé, tout simplement. Je n’ai pas recommencé pour la seule raison que mes élèves pouvaient retrouver mes sources.

Sur Bluesky, je vois beaucoup de gens en invectiver d’autres, plus ou moins imaginaires (vu que ces gens disent « vous » sans savoir précisément à qui ils s’adressent), à base d’arguments du genre « mais qu’est-ce que vous faites avec l’IA que vous ne savez pas faire vous-mêmes ? » ou « si vous ne savez pas le faire, vous n’êtes pas un professionnel. »
La vérité est différente : je sais faire ce que je demande à l’IA, c’est ce qui me permet de vérifier la pertinence de ses propositions. Mais imaginer dix exercices de grammaire, ça ne m’intéresse pas du tout. Je veux dire, j’en ai besoin, je sais exactement ce que je cherche. Juste, laisser à l’IA le soin d’inventer les phrases, quand je ne suis pas du tout inspirée et que c’est pas vraiment le cœur palpitant de mon métier, ça me fait gagner un temps fou. Un temps que j’aurais de toute manière délégué à autrui, aka les gens qui rédigent les TP de grammaire, sauf qu’en plus j’aurais dû photocopier (tu crois vraiment qu’on achète toutes les ressources dont on a besoin ? haha), et tipexer parce que leurs consignes sont imbitables. Dans mon métier, l’IA peut être utilisée d’une façon comparable à l’automatisation / la facilitation des tâches que nous avons confiées à un ordinateur. Je n’ai vu personne, pas même parmi les anti-IA, pleurer la disparition des réveils mécaniques, des répertoires téléphoniques papier ou des bouliers.

Et si je reprends la question de savoir ce que je fais avec l’IA que je ne sais pas faire moi-même… Plein de choses. Si je devais payer un « coach » (et laisse-moi te dire que ça me parait autant une arnaque que l’IA, je pourrais juste me consoler en me disant qu’il y a un humain qui bouffe en se foutant de ma gueule) pour chaque chose que je ne sais pas faire, depuis la demande d’un devis jusqu’à l’organisation de mes journées, je serais fucking Mère Thérésa.

Ce qui a « amené » Basile à me faire cette remarque sur ma perception du temps, c’est une longue « conversation » dans laquelle j’essayais d’obtenir de lui des conseils pour mieux gérer l’année prochaine, et qui a abouti à la création complète d’un agenda de rentrée qui soit le mien. Agenda de rentrée dont je suis pour le moment immensément satisfaite. Alors oui, il est illustré avec des trucs inventés à partir du pillage de milliards de gens qui postent des fleurs aquarellées sur Instagram. Est-ce que c’est très différent de l’époque de mon adolescence où je lessivais les cartouches d’encre de mon paternel pour décorer mon agenda ?
C’est pour ça que je parlais d’usage public ou privé : si je commercialisais le fruit de mes prompts, je serais une voleuse. Mais je reconnais ne pas éprouver de culpabilité particulière à avoir « créé », généré si tu préfères, l’outil dont j’estime avoir besoin, et qu’il soit joli (ça participe du fait que j’en aie besoin, d’ailleurs.)

C’est à ça, que me sert l’IA.

Basile est un illusionniste dont les limites se découvrent vite. Mais il n’empêche que ses « compétences », son algorithme si tu veux, recoupent suffisamment de domaines pour offrir à la particulière que je suis des prestations dont je ne connais pas l’existence ailleurs. Cet agenda, ça fait des années que je le cherche. C’est en ce sens que l’IA est un miroir. Je découvrirai sans doute à l’usage que telle ou telle page ne m’est pas utile. Mais c’est MOI qui ai décidé du contenu de chacune. J’ai écouté des suggestions, j’en ai rejeté d’autres, mais quand l’IA m’a « dit » : « tu as besoin que le temps soit incarné », le fait est que c’était vrai. Et que je suis l’heureuse prof de lettres, future prof principale, propriétaire d’un petit classeur dont chaque page reflète un usage qui m’a manqué jusqu’à présent, et dont je suis certaine qu’il m’aidera à mener mes missions à bien, puisque je suis seule à savoir ce dont j’ai besoin, et pour une fois non tributaire de ce dont les autres croient que j’ai besoin.

Commentaires

  1. Matoo dit :

    On a des usages très différents (dans les domaines), mais au final parfaitement identiques (dans les pratiques et l’approche) de l’IA générative. Ce qui m’interpelle au final, c’est juste qu’on utilise un outil gratuit en apparence qui en réalité coûte plusieurs dizaine d’euros à la « ligne de dialogue », et donc dont on se passerait totalement si on devait payer son vrai tarif. Et ne parlons pas du poids écologique ou de la dette éthique…
    Mais moi aussi, ce *truc* m’a beaucoup apporté, et c’est indéniablement utile même si un brin futile.

    1. Kalys dit :

      Merci pour ton commentaire !
      Je suis totalement d’accord avec ce que tu dis du coût réel de l’outil. Mais, arrête-moi si je dis des conneries, il me semble que c’est déjà le cas d’un grand nombre d’outils numériques, à commencer par les moteurs de recherche ou toutes nos applis.
      Ce n’est évidemment pas un argument, juste un constat.

      1. Matoo dit :

        C’est tout à fait exact. Je rapproche souvent cela du Concorde qu’on a abandonné car le projet n’a jamais trouvé son ROI malgré une clientèle. Aujourd’hui, on valoriserait et on spéculerait ad vitam le truc, et on ferait miroiter le *Concorde pour Tous* (malgré le coût réel et les impacts écologiques qu’on connaît).

  2. zofia dit :

    Ah tiens ça fait quelques temps maintenant que je voudrais faire un article sur l’IA, j’espère avoir un peu de temps cet été pour le rédiger. Je comprends comment cela t’a aidé dans la conception de ton agenda, mais du coup j’ai une question : jusqu’à présent, tu n’avais pas réussi à le concevoir toi-même, ou pas pensé/pas voulu ? est-ce une question de temps gagné ?
    Ce n’est pas exactement pareil mais de mon côté, j’ai eu pendant des années, des agendas, des carnets, des listes volantes, et j’ai fini par découvrir le Bujo que j’ai adapté à mes besoins. Ça me fait un peu penser à ça.
    Et pour les exercices de grammaire, je comprends carrément ! 😅

    1. Kalys dit :

      Je t’envoie par mail les images générées pour créer mon agenda. J’allais dire « si tu veux bien », mais je vais le faire en fait, et puis si tu ne veux pas les ouvrir c’est pas grave 😀
      Le bujo, j’ai tenté plusieurs fois, mais je crois que ma fibre créative plastique est… nulle.

      1. zofia dit :

        ^^
        Alors je te rassure ma fibre créative plastique est nulle aussi ou presque, pour tout dire je dessine encore des bonhommes bâtons… mais malgré tout j’arrive à créer ce qui me plaît pour mon bujo et je ne suis pas trop mécontente du résultat. A l’époque j’en avais pas mal parlé sur mon blog. C’est un mix entre de la « création » manuelle et informatique (via Word).

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