Le Carnet Orange

Retour du Cap Fréhel

Putain ces gosses je les aime. Mais je ne peux pas te les montrer, pour d’évidentes questions de protection de la vie privée, donc tu vas voir du paysage.

Le phare de Fréhel. Son code : dix secondes ; allumé en secondes 1 et 3, éteint le reste du temps. Si je me souviens bien, celui de Saint-Malo fonctionne en dix secondes aussi mais s’allume cinq fois.

Les éoliennes – floues – de la Baie de Saint-Brieuc. Désolée, je trouve ça trop beau, tant pis si la photo est ratée. L’ironie, c’est qu’on les distingue toujours bien mieux comme ça que je ne les voyais avec mes yeux myopes bien qu’accommodés.

Le caillou dans la chaussure de Gargantua, qu’il secoua là avant d’enjamber la Manche jusqu’à Jersey.

Un contrejour qui aurait encore mieux rendu si mon doigt ne s’était pas incrusté devant le soleil, m’obligeant à rogner ma photo.

Bleus.

Tu devras me croire sur parole : nichent là des guillemots de Troïl, des goélands argentés, des cormorans et des mouettes tridactyles.

Animatrice, laisse de mer et terrain de jeu.

Land art : dessinez l’installation complète, depuis les éoliennes jusqu’aux maisons, avec ce que vous trouverez dans la laisse de mer.

À Fort la Latte, j’ai fait une photo, dispensable. Les raisons pour lesquelles je n’en ai pas pris davantage sont dispensables aussi, et sans lien avec les enfants. En revanche, je dispose d’un enregistrement mystère déclenché à l’insu de mon plein gré par mon téléphone.

Je te laisse retrouver, dans le brouhaha, ma voix anxieuse exhortant mes élèves à ARRÊTER DE SE PENCHER PAR-DESSUS LES CRÉNEAUX . Et la mer. C’est beau, putain !

Pour le reste, c’est trop frais et trop intense, en émotions, partages, confiance, confidences, agacements, fatigue, gratitude. Me viennent en tête la candeur d’Eilwenn, les gosses qui viennent passer la nuit dans ma chambre après que, pourtant, mon autorité ait définitivement disparu à la vue de mes chaussettes à orteils (mais pas la confiance, apparemment), ma course éperdue poursuivie par Malo et surtout filmée par une saleté de collègue qui me le paiera, Aurélien qui m’enjoint à défendre mon bout de gras (mon job de rêve qui est né de son initiative) lors du mercato, les gamins qui sont restés ébaubis quand j’ai mis ma casquette à l’envers, ceux qui voulaient faire la visite du fort avec moi et personne d’autre, Martine (ma collègue, pas le bouquin, quoiqu’on ait été à la plage), les gamins qui me font savoir qu’à leur grand regret et sans doute au mien puisque j’en parle depuis des semaines, Swann n’est pas tombé à l’eau, le même Swann qui improvise des chants de remerciement aux profs dans le car, la malice des uns, l’affection des autres, les ULIS souvent au premier plan de cet incroyable sentiment d’appartenance, les paysages dingues dans lesquels nous vivons, le fait qu’Aurélien et sa voix puissante possèdent une aura d’autorité dont je ne disposerai jamais et à laquelle j’ai eu recours plus d’une fois sans m’en sentir vexée, l’apéro avec les filles et comme toujours, ce soir un coucher bien trop tardif avec de la musique bien trop forte dans les oreilles, parce que toujours après avoir vécu, je dois en payer le prix, mais qu’aujourd’hui plus que jamais, je ne le regrette pour rien au monde.

Commentaires

  1. Eliness dit :

    « quoiqu’on ait été à la plage » 😀
    « cet incroyable sentiment d’appartenance »
    « toujours après avoir vécu, je dois en payer le prix, mais qu’aujourd’hui plus que jamais, je ne le regrette pour rien au monde »

    Merci fort pour ces fragments qui résonnent (et pour l’épanouissement qui transparait dans tes mots)

  2. Ambre dit :

    J’aime beaucoup les enregistrements mystères ^^ (et les fragments, et les photos !)

  3. zofia dit :

    Merci pour ce partage et cet engouement, on sent dans tes mots l’importance de ces moments qui montrent combien le partage et les échanges sont enrichissants 🧡
    J’ai cherché des guillemots de Troïl en Normandie, l’année dernière mais je n’avais pas réussi à en voir (mais je crois que je l’ai déjà dit sur un autre de tes articles où tu en parlais)

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