41
Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve que ça sonne bien. Mieux que quarante.
Alors, qu’est-ce que je pourrais en dire ? Peut-être que malgré mon père, qui se sent le devoir de me rappeler régulièrement que je suis sur la « mauvaise » pente et que j’ai entamé la lente descente vers tu-sais-quoi (merci, Papa, toujours un plaisir de t’avoir au téléphone), moi j’ai l’impression d’être simplement engagée dans un nouveau chapitre. Avoir décidé de préparer l’agrégation en est l’exemple le plus éloquent : il y a quelques années, j’aurais eu tendance à penser que s’engager dans un tel projet, « à mon âge », n’avait plus vraiment de sens. J’étais aussi du genre à me dire que ça ne servait plus à rien d’écrire, que c’était « trop tard ». Trop tard pour quoi ? Être publiée ?
J’ai cette même propension que Michel Leiris décrit très bien dans L’âge d’homme (il parle des sorties familiales au théâtre) : « je bouillais d’impatience pendant toute la journée, mais peu à peu, à mesure que l’heure approchait, je sentais une pointe d’amertume se mêler à ma joie et, sitôt le rideau levé, une grande partie de mon plaisir tombait, car je prévoyais que dans peu de temps la pièce serait terminée et la considérais en somme comme virtuellement finie du fait qu’elle avait commencé. Il en est aujourd’hui de même pour toutes mes joies, car je pense aussitôt à la mort (…) » (p46 dans l’édition Folio de 2008)
Envisager la fin du bonheur au moment même où on le vit : c’est tout moi. Quand j’étais très petite, je me souviens avoir réalisé qu’un jour, je serais trop grande pour monter sur le manège, ça m’a fait beaucoup de peine (bon, par contre, je n’avais pas imaginé qu’en grandissant, je n’aurais plus envie de faire du manège. Mais tu sais quoi, c’est une autre histoire, parce qu’en fait je crois qu’on a tous toujours envie de faire du manège. Je suis sûre qu’il y a des gens qui font des enfants juste pour ça.)
Maintenant que j’y pense, c’est probablement de mon père, justement, que me vient cette angoisse. Sans doute aussi en partie de ma mère, qui n’a plus jamais envisagé d’être heureuse après l’annonce du diagnostic. J’ai toujours su que tout pouvait finir de manière très abrupte, et si je suis de tempérament anxieux c’est à la fois à cause de cette instabilité manifeste de la vie, dont j’ai fait l’expérience très jeune, et des discours amers de maman ou soi-disant stoïciens de mon père, en réalité obsédé par la déchéance.
Bref, toujours est-il qu’à l’issue de cette première année dans la quarantaine, je pourrais répéter ce que j’écrivais l’année dernière : que je me sens bien mieux dans mes baskets, que je jouis de tout le confort matériel dont je puisse rêver, et que je suis plutôt en bonne santé. En plus, dans mon cas, la santé s’est améliorée plutôt que détériorée, je déjoue donc tous les pronostics de mon père (même si je ne peux plus lire les petites écritures sur les étiquettes des produits que j’achète, pas sans mes lunettes grossissantes en tout cas :P)
À chaque chapitre de ma vie, j’ai connu mon lot de bonheurs et de malheurs. Mais de là où je me tiens, je vois un chemin, au long duquel j’ai beaucoup, beaucoup appris. Je n’ai pas envie d’en revivre certaines étapes, mais je n’en regrette aucune.
Je n’aime toujours pas trop me projeter dans l’avenir, moins parce qu’il est incertain que parce que je vis le fait d’annoncer des trucs comme un genre de piège : ça me fout la pression, d’un coup je ne suis plus sûre de rien… Mais tout de même, puisque les bilans sont faits et rabâchés, et peut-être précisément pour contrer ma propension au drame anticipé, faire une liste d’envies plutôt que de regarder mes pieds, ce serait pas mal, non ?
Alors voilà, pendant les trois prochaines années (ça me semble raisonnable en tout cas), je vais préparer l’agrégation. C’est un défi qui me stimule, parce que je sens que j’en suis capable (parce que bosser en étant persuadée d’échouer, voilà quoi). Ça va demander beaucoup de travail et justement, j’en avais envie, ça me manquait, je crois, cette manière d’aborder les lettres, très théorique, et hyper enrichissante sur le plan intellectuel.
J’ai recommencé à écrire, ailleurs qu’ici, s’entend, et j’ai envie de continuer, sans pression ni comparaison. Je me suis lancée dans un petit projet d’écriture poétique quotidienne et je trouverais ça cool d’en avoir d’autres dans le même genre.
Je voudrais voyager beaucoup plus, pas forcément loin, juste explorer ma région, parcourir la France – et visiter les capitales européennes que je ne connais pas encore.
Et tiens, je vais finir avec Zaho de Sagazan, ça fera plaisir aux copines, le texte me semble de circonstance et ça met de bonne humeur, tout ce qu’on veut pour aujourd’hui, et pour l’avenir ;)
8 commentaires
N’écoute pas le paternel, tu sais qu’il radote :D
C’est la deuxième année que j’ai une liste assez vague appelée « Objectifs de telle année », et il peut y avoir « lire plus de livres que l’année dernière », « aller à tel festival », ou encore « passer tel concours », « faire des bocaux » ou « planter des graines »… C’est une liste d’objectif car ça correspond à des trucs que j’aimerais accomplir d’un point de vue pro et personnel, mais au fond, c’est aussi une liste d’envies. J’essaie de la garder réaliste et pas trop contraignante, et ça a marché l’année dernière, ça m’a donné l’impression d’avoir avancé, avec la maison, le boulot, ma vie perso… Donc ouais j’ai trouvé ça plutôt satisfaisant, c’est plutôt comme donner un cadre même souple à la façon dont tu as envie de voir évoluer ta vie.
41 ça sonne bien, mais l’année prochaine ça sera encore mieux, le chiffre de la réponse à l’univers toussa toussa :D
C’est très cool, ta liste. C’est ce que j’essaie de faire depuis quelques (très peu de) temps. Une liste d’envies comme tu dis, ça la rend plus abordable à condition d’être réaliste. J’ai écrit dans mon journal une entrée assez longue sur cette histoire d’envies vs contraintes ; j’ai réalisé que j’installais bien plus de choses en les envisageant ainsi.
Mais ? J’avais même pas pensé à ça ! Tu crois que… c’est l’âge où on comprend tout, en fait ?? :D
Ouiiiii Zaho de Sagazan :D
Je ne veux pas vous décevoir, j’ai passé les 42 et je ne comprends toujours rien à l’Univers, au monde, aux gens (et à moi ça dépend des jours, mais là c’est mieux quand même). Je pense qu’il y a arnaque sur cette réponse (sans vouloir trop m’avancer).
Je le fais un peu pour la liste d’envies, mais pas suffisamment je dirais. Je retiens de le faire pour l’année à venir, ça me parle beaucoup ! Ça devrait m’aider à maintenir certains caps (cette année je n’ai planté aucune graines pour le jardin par exemple..). J’aime comme les idées circulent de blogs en blogs ^^
Je SUIS déçue, c’est trop tard :D
Mais EN MÊME TEMPS, est-ce que ce n’est pas une réponse en soi ?
Fondamentalement, 42 c’est une réponse à une question qu’on a oubliée, déjà. Et puis, bah peut-être que c’est ça, la réponse : à 42 ans tu découvres qu’il n’y a rien à comprendre, et tu continues ta vie dans un état de sérénité nirvanesque. Non ?!
Ton article me donne une fenêtre de lumière dans ce que je pressens de l’avenir et du fait de prendre de l’âge. Ca fait quoi, dix ans qu’on se connaît ? Je n’ai eu de cesse de constater en toi ce rapprochement de toi-même qui fait tant de bien à lire. Serait-ce donc cela, la sagesse ^^ ?
Oh la la !!
– oui ça doit bien faire dix ans !
– la sagesse ?… Haha, je… oui, peut-être :) J’espère. Ça fait du bien.
J’ai terriblement peur de finir par ressentir la même chose que Michel Leiris et parfois, j’ai l’impression que mon cerveau, mon inconscient me poussent vers ça… j’ai souvent remarqué que j’ai tendance à découper la journée en période de temps pour faire telle ou telle chose et même en vacances et je trouve très mauvais et très déprimant. J’ai l’impression qu’avec l’arrivée de mes 40 ans et la maladie de mon père, il y a une sorte d’urgence qui s’est installée me disant « vite dépêche-toi tout est bientôt fini » ça m’angoisse et ça me file le vertige de penser ça, ça me rend triste aussi…
Alors voir que tu arrives à penser autrement me donne de l’espoir
Comme me l’a si bien rappelé Lola Lafon juste après l’écriture de ce billet : il n’a jamais été trop tard.
J’ai suivi le chemin inverse du tien pour les raisons que j’ai déjà évoquées et ça ne suffit certes pas à faire de moi un genre de shaman détenant la vérité ;) Tout ce que je peux te dire c’est que cette angoisse me ronge depuis très longtemps, et que pourtant, je suis là, nous sommes là. Aucun discours rationnel ne fera jamais taire cette voix – Angoisse a une manière tout à elle de tout retourner contre nous, de toute façon. Mais tiens-lui tête : montre-lui qu’elle a tort. Et que de toute façon, même si c’est vrai… Qu’est-ce qu’on peut bien y faire, et qu’est-ce que ça change qu’on soit triste, à part rendre nos derniers instants malheureux ?
Je pratique la méthode Coué en te disant ça, hein. Mais je suis sûre que c’est vrai :)
Alors si demain tu as envie de te laisser porter par la journée sans y prévoir quoi que ce soit, fais-le. Peut-être même que tu t’ennuieras. (et peut-être que tu en concluras que prévoir c’était très bien. Ça importe peu : dans tous les cas tu auras eu raison. Ça devrait la faire taire quelques temps :))